Le mouvement lycéen est venu s’inscrire dans une période de contestation sociale montante. Confronté à la violence de divers groupes de marginaux, il fait face à la gestion erratique de la crise par un gouvernement en fin de vie. Il n’est pas sûr que Marine Le Pen puisse profiter de cette situation explosive.

La révolte lycéenne a surpris les ministres concernés mais le lancement des manifestations s’est fait sans surprises. Les réseaux sociaux ont joué un rôle majeur dans la mobilisation mais les chaînes en continu ont largement contribué à sa mise en scène avec, comme pour les Gilets jaunes, une focalisation systématique sur les images de violence.

Comme les commentateurs ne daignent pas se mêler aux foules manifestantes, nous avons un flot de commentaires sur des images qui sont nécessairement fragmentaires et décontextualisées. D’où la production médiatique de récits fictifs. Au début du mouvement les médias de droite et d’extrême droite ont dénoncé la France insoumise comme la grande organisatrice des manifestations et appelé les parents à ramener les enfants à la maison. Mais les parents ne forment pas un groupe social homogène et certains d’entre eux sont descendus dans la rue pour protéger les lycéens. Là encore les images ont fait foi et le discours sur l’autorité parentale s’est fait plus discret. Quant à La France insoumise, elle était tout à fait incapable de lancer des manifestations d’une telle ampleur mais elle bénéficie aujourd’hui du crédit que lui ont accordé les médias susnommés.

Lors des blocages de lycées, la violence est montée de plusieurs crans. On est passé du feu de poubelles à l’incendie de lycées et à l’agression contre des proviseurs et des professeurs. Ces actes criminels sont le fait des militants d’une ultragauche qui vit dans la haine de toute forme d’autorité et qui dévoient les mouvements sociaux depuis la mobilisation contre la loi El Khomri en 2016. A ces groupuscules infra-politiques, s’ajoutent maintenant de jeunes délinquants qui viennent casser et frapper pour le plaisir ou pour d’obscures vengeances. Les lycéens qui manifestent sont étrangers à ces groupes, même si, dans l’excitation du moment, quelques-uns peuvent les encourager. Les manifestants sont par ailleurs confrontés à la gestion erratique du maintien de l’ordre. A Paris, le 6 octobre, cette gestion a été correcte : les forces de police était massées à bonne distance du cortège et les incidents ont été peu nombreux. Deux jours plus tard, la gendarmerie mobile a formé une nasse autour de la place de la Bastille et ses effectifs ont été placés au contact de la foule – pacifique à l’exception d’une poignée d’agitateurs. Tout le monde sait que le sentiment d’être cerné provoque une angoisse qui peut tourner à la panique et à des violences stimulées par la peur. Le déblocage de la place s’est fait juste à temps mais il serait hautement souhaitable que la Préfecture de police cesse de jouer avec le feu.

Une politique avisée du maintien de l’ordre est d’autant plus impérative que le mouvement des lycéens n’est pas un phénomène isolé. Le 15 septembre, les policiers ont été nombreux à manifester pour réclamer, entre autres revendications, une augmentation de leurs moyens. Le 29 septembre, les manifestations de Pompiers ont été imposantes, de même que la mobilisation de la fonction publique. Faute d’images violentes, les médias s’y sont peu intéressés alors que cette journée venait souligner la montée de la tension sociale. Il n’est pas étonnant que les syndicats de l’enseignement soient venus se joindre aux manifestations lycéennes, de même que des militants de la Confédération paysanne.

Face à cette esquisse de jonction des luttes sociales, Sébastien Lecornu a cherché à gagner du temps tout en reculant dans la confusion : ouverture d’un temps de “démocratie interne” dans les lycées qui n’a rencontré aucun succès, annonce de mesures pour la fin octobre puis découverte soudaine de trois mille postes de professeurs destinés à combler les carences. Pour éteindre les multiples foyers d’incendie, le gouvernement a utilisé ses stocks stratégiques de gazole pour faire baisser les prix, décrété un plan d’urgence pour les agriculteurs et une dotation de 50 millions d’euros pour les communes rurales. Plus on lâche du lest, plus on alimente les revendications mais si l’on ne fait rien la colère va encore monter… Somme toute, il y a du chaos dans le pays mais ce n’est qu’une esquisse.

Face à cette situation dangereuse, Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon auraient tort de se réjouir. Le chef de La France insoumise aura beaucoup de mal à rassembler au-delà de son électorat en raison de ses engagements et provocations. D’ailleurs, la jeunesse récuse par son attitude dans les cortèges le discours sur la “Nouvelle France” tout autant que l’ethnicisme du Rassemblement national. La candidate identitaire, qui a amorcé sa campagne en relançant l’affaire du voile, se présente aujourd’hui comme l’incarnation du parti de l’ordre. Or son élection provoquerait de sérieux désordres dans la rue, avec prime aux émeutiers évoqués plus haut, et son programme d’économies fantasmagoriques au nom de l’équilibre budgétaire détruit l’image de la “candidate du pouvoir d’achat” et entérine son ralliement au néolibéralisme. Ceci au moment où chacun peut mesurer les immenses dégâts provoqués par cette idéologie. Depuis quinze ans, Marine Le Pen a largement profité du malaise social mais tous ceux qui sont tentés de l’utiliser comme instrument du dégagisme pourraient prendre garde à ceci : leur candidate est en train de trahir son électorat avant même son éventuelle accession au pouvoir.

Tel est le triste exploit qui laisserait le pays encore plus désemparé qu’il ne l’est aujourd’hui.

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Article publié dans le numéro 1330 de « Royaliste » – 12 octobre 2026

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