Lettre de l’Adrar- Chronique 205

Fév 27, 2024 | Chemins et distances

 

 

J’aime les départs à l’aube, surtout lorsque la route est à découvrir. Le 4×4 Toyota garé devant la porte a manifestement beaucoup vécu et souffert mais il ne s’agit pas d’épater la galerie. Une bonne bête de somme vaut mieux, en l’occurrence, qu’un élégant coursier. Cheikh sort rapidement de la ville puis s’arrête à un point de contrôle pour faire monter un policier. Les présentations sont brèves, car cet homme souriant ne parle pas français. Le soleil se lève quand nous abordons le désert plat et pierreux que traverse une large route asphaltée. Chacun s’installe dans le temps du voyage. Paroles rares, dispersées par le vent. Pensées vagues, sans que rien n’accroche le regard. On s’arrête près d’une hutte pour prendre les trois verres de thé que prépare un berger. Quelques chèvres dans un enclos et, au loin, un troupeau.

Rien ne presse mais rien ne nous retient non plus sur cette couverture déployée en tapis. Nous repartons dans le matin ensoleillé et je glisse dans la somnolence après avoir prévenu que, quand je m’endors sur la route, il m’arrive de rêver à voix haute et de faire part à mes compagnons d’événements imaginaires ou de considérations loufoques jusqu’à ce que leurs fous rires me réveillent. Mais aujourd’hui je flotte entre veille et sommeil et mes yeux mi-clos suivent la ligne d’horizon. Les formes qui parfois se détachent deviennent floues et font entrer dans le jeu des illusions. Le chameau qui m’apparaît au loin sur un promontoire n’est, à moindre distance, qu’un arbre solitaire sur fond de pierraille. L’erreur qu’on vient de commettre ne sert pas de leçon. On se laisse prendre et reprendre au jeu des apparences parce qu’il n’y a, pour une fois, aucune raison de faire attention aux rares choses qui se présentent sur la scène désertique.

Nous quittons la route principale pour rejoindre, après la surprise de la verdure et des flaques d’eau, un petit lac de retenue. A l’ombre du barrage, Cheikh allume un feu pour le thé puis prépare rapidement un repas chaud : viande de chameau, pommes de terre, légumes. Nous mangeons, les yeux fixés sur l’eau calme qui nous repose du monde minéral que nous allons bientôt rejoindre. Cheikh me recoiffe du litham bleu ciel qu’il a acheté lors d’une courte halte à Akjoujt. Il ne s’agit pas de jouer à l’homme du désert mais de se protéger du soleil et, en voiture, d’éviter de respirer trop de sable et de poussière.

Sur la route toujours droite, apparaissent au loin des masses sombres dans la brume de chaleur. Cette fois, ce n’est pas une illusion mais les premiers contreforts du haut plateau de l’Adrar. Voici les premiers tournants et, un peu plus haut, à la passe d’Hamdoun, une grosse pierre taillée indique au passant que le 2e compagnie de Pionniers de Mauritanie a tracé cette route en 1943. Cheikh me dit qu’une dizaine d’années plus tôt, des combattants de l’Adrar ont affronté l’armée française.

Vu de la plaine pierreuse, l’Adrar apparaît comme un bloc montagneux isolé, “sauvage”, alors qu’il a été intégré à l’empire almoravide avant de s’inscrire dans l’espace soudanais puis dans celui du Maroc au XVIe siècle. Les grandes routes commerciales qui le traversent conduisent vers le Maghreb, le Soudan, le Sénégal. On échange des dattes, du sel, des cotonnades… et, dans les villes caravanières, la vie intellectuelle est intense. Le doux commerce est une fiction, qui fait l’impasse sur la violence des conflits.

L’Adrar est un monde de tribus rivales, arabes et berbères, inscritent dans des réseaux d’alliance instables (1). On vole des troupeaux, on conclut des mariages, on affronte des cousins selon les classiques logiques de vengeance jusqu’au moment où un chef de tribu plus habile ou plus fort que les autres impose son autorité et se fait reconnaître comme émir. Ainsi Uthmân uld Lavdhîl vers 1740, qui perdit son fils unique et transféra le pouvoir à son frère, Lgra. Celui-ci entra en conflit avec le neveu de l’émir défunt, Sîd’Ahmed, qui finit par l’emporter, inaugurant un règne de quarante ans, jusqu’en 1826. Sa succession fut compliquée par le fait que l’émir avait plusieurs épouses et plusieurs fils, dont deux, Ahmed et Mukhtâr, entrèrent dans une lutte qui fut tranchée par l’émir avant sa mort : le premier fut chassé, le second fut explicitement désigné. Mais Ahmed prit sa revanche et son frère, militairement battu, fut contraint d’abandonner le pouvoir. Ahmed Uld Aydda régna pendant trente cinq ans, jusqu’en 1861, dans le conflit avec ses frères et cousins, auquel s’ajoute la guerre entre l’Adrar et la région voisine du Trarza. La mort de l’émir entraîna une nouvelle guerre de succession qui se termina par l’avènement d’Ahmed uld M’Hammed en 1872.

Lorsque la mission Blanchet pénètre dans l’Adrar, l’émirat, très affaibli, ne peut empêcher les luttes entre tribus qui, cependant, opposent une vive résistance aux troupes françaises. Cependant, le lieutenant-colonel Gouraud occupe Atar en janvier 1909, Chinguetti en juillet et Ouadane en août. L’émir Sîd’Ahmed, qui continue de résister, est finalement capturé en janvier 1912. L’occupation du pays se fait dans le respect des hiérarchies et des coutumes locales, les autorités françaises désignant comme nouvel émir le frère du rebelle, Sîd’Ahmed uld Mukhtar, en 1910, puis le rebelle lui-même qui est rétabli en 1913 et maintenu dans ses fonctions jusqu’à la fin du protectorat en 1918. La fonction émirale sera ensuite restaurée, avec le consentement des chefs de tribu… Dans les sociétés européennes féodales comme des sociétés tribales, la fonction royale s’impose ou tente de s’imposer par une loi de succession qui tente d’éviter la rivalité des fils et par la résistance aux conquérants, quels que soient leurs objectifs et leur religion. La quête de la fonction symbolique, au fil de conflits jamais complètement résorbés, est universelle. De l’Adrar, aurait pu naître une ‘assabiyya conquérante (2), si les émirs avaient pu inscrire leur légitimité dans le temps long de l’histoire africaine.

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1/ Sur ce point et sur l’historique qui suit, cf. Pierre Bonte, L’émirat de l’Adrar mauritanien, Harîm, compétition et protection dans une société tribale saharienne, Karthala, 2008.

2/ Cf. Pierre Bonte, op.cit. page 502 : “La compétition entre les assabiyat aboutit logiquement, dans la démonstration d’Ibn Khaldoun, à l’émergence d’une assabiyya “supérieure”, source de pouvoirs dynastiques, et à la formation d’Etats eux-mêmes renouvelés de manière cyclique en fonction de l’affaiblissement des dynasties du fait de la sédentarisation et du luxe, ainsi que de l’émergence de nouveaux dynamismes tribaux périphériques”.

Sur les autorités traditionnelles en Afrique, voir ma Lettre de Djibouti : https://www.bertrand-renouvin.fr/wp-admin/post.php?post=2399&action=edit et ma Lettre de Dosso : https://www.bertrand-renouvin.fr/lettre-de-dosso-chronique-144/

 

 

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