De livre en livre, Arnaud Teyssier écrit l’histoire de notre constitution administrative, de nos institutions politiques et de ceux qui ont eu le sens de l’État. Caricaturé, honni comme « roi bourgeois », méprisé pour son échec, Louis-Philippe mérite de prendre place parmi les grands serviteurs de la res publica, par son engagement patriotique (Jemmapes, Valmy), par sa fidélité à la Révolution de 1789 et par la force de son projet, à la fois novateur et inscrit dans la tradition capétienne.

Royaliste : Votre nouvel ouvrage s’inscrit dans un vaste projet…

Arnaud Teyssier : De livre en livre, j’essaie d’expliquer l’histoire singulière de notre pays, ce long apprentissage de la démocratie à travers une succession de régimes. Nous avons mis 150 ans à atteindre une certaine maturité politique et constitutionnelle avec la V e République. Mais les aléas que vous connaissez montrent que nos institutions ne sont pas encore stabilisées et que notre maturité démocratique n’est pas atteinte. Nous sommes le seul grand pays démocratique à donner ainsi l’exemple d’une recherche constante mais jamais aboutie d’un régime politique équilibré. Il y a là une énigme, à laquelle nous ne songeons pas assez.

Royaliste : Et pourtant, la France et son État continuent d’exister !

Arnaud Teyssier : Oui, grâce à notre constitution administrative, dont les origines sont anciennes mais qui a été largement façonnée par le Consulat et l’Empire et qui a été la masse de granit sur laquelle notre expérience démocratique a pu se poursuivre.

Royaliste : Dans cette perspective, il peut paraître étrange de s’intéresser à Louis-Philippe…

Arnaud Teyssier : Il est vrai que l’image de Louis-Philippe est très abîmée et son expérience est considérée comme un échec. Vous n’ignorez pas les haines dont ce roi fut l’objet : haine des légitimistes qui reprochent à Louis-Philippe d’être le fils de Philippe-Égalité et qui porte le péché de 1830. Le jugement violent et injuste de Chateaubriand est d’autant plus terrible qu’il est prononcé avec son immense talent. Il y a aussi une tradition romantique et révolutionnaire qui reproche au roi des Français d’avoir trahi les engagements de 1830. Il y a surtout la réprobation du roi bourgeois qui vient de la droite et de la gauche et qui est associée aux terribles caricatures de Daumier. Enfin, le roi a été victime des historiens libéraux, qui préfèrent mettre l’accent sur le libéralisme sous la Restauration et qui ne jugent pas Louis-Philippe sous un jour très favorable.

Royaliste : Avez-vous tenté une réhabilitation ?

Arnaud Teyssier : Ce n’était pas mon intention ! J’ai simplement fait une recherche, j’ai travaillé sur des archives venant du proche entourage du roi et qui n’avait pas été exploitées, ainsi que sur les archives de la Maison de France. Somme toute, j’ai donné la parole à Louis-Philippe : apparaît un homme doté d’une réelle cohérence intellectuelle et d’une solide culture politique, qui est par ailleurs un homme sincère – ce qui dément sa réputation de manœuvrier dans la conquête et dans l’exercice du pouvoir. J’ai par ailleurs voulu dissocier Louis-Philippe de l’historiographie libérale et je conteste le fait qu’il ait été orléaniste au sens où l’on définissait cette tendance à l’époque de René Rémond.

Royaliste : Comment caractériser le personnage ?

Arnaud Teyssier : Né en 1773 à la fin du règne de Louis XV il a été le témoin du déclenchement de la Révolution française, il a fréquenté le club des Jacobins avant qu’il ne devienne un club terroriste, il a combattu à Valmy et à Jemmapes puis a connu un long exil au cours duquel il a toujours refusé de combattre dans les rangs de ce qu’il appelait l’émigrerie. Rien dans les archives de l’époque ne permet d’accréditer l’idée d’un calculateur cherchant à prendre le pouvoir. Louis-Philippe est un homme qui est ouvert aux idées libérales mais il lisait aussi toutes les grandes œuvres politiques et toute la littérature politique de la Révolution. Mais certains intellectuels de l’époque, comme Mallet du Pan, l’ont très vite présenté comme un recours, un nouveau Guillaume d’Orange qui installerait le régime parlementaire. Je cite aussi un texte de Rivarol qui, au rebours des contre-révolutionnaires, conseille à Louis XVI d’anticiper les événements, de sauver le principe de l’autorité monarchique mais de ne pas refuser les aménagements nécessaires d’un régime qui prendrait désormais appui sur le peuple. Louis-Philippe est très proche de cette analyse.

Royaliste : Quel est l’état d’esprit de Louis-Philippe lorsqu’il arrive aux affaires ?

Arnaud Teyssier : En 1830, l’homme qui arrive sur le trône est un Bourbon marié à une Bourbon (on l’oublie trop souvent), il a une famille qui lui permet d’installer une dynastie qui va durer. Il est porté D Royaliste 980 7 par un vaste courant politique qui est depuis longtemps persuadé que Louis-Philippe représente une alternative et qu’il fera en France ce qu’on fait les Anglais. Mais le nouveau roi était aussi un homme inquiet, qui voit les immenses difficultés de sa tâche, qui pense que la France est toujours au bord de l’abîme, que les deux France ne sont pas encore réconciliées, que le système parlementaire n’est pas encore bien installé…

Je crois que le maître mot du règne de Louis-Philippe est celui de la réparation. Il est très significatif qu’il ait voulu sauver le château de Versailles, qui était laissé à l’abandon. Louis-Philippe est un homme habité par l’idée qu’il faut réparer un pays à moitié détruit dans sa société et ses institutions. Il dispose pour cela d’instruments solides – le Code Civil en est un – mais il est conscient de la fragilité politique de l’ensemble français.

Royaliste : Comment analysez-vous ces dix-huit années de règne ?

Arnaud Teyssier : La vie politique est d’une grande complexité. Il n’y a jamais de majorité claire à l’Assemblée mais il y a une grande stabilité à partir de 1840 quand Guizot devient l’homme fort du ministère. Demeure cependant l’impression de confusion : les tendances politiques sont éparpillées et le roi cherche à tirer avantage des contradictions des uns et des autres dans le climat de l’antiparlementarisme naissant… qui coïncide avec la naissance du parlementarisme.

Cela dit, je n’ai pas voulu m’en tenir à ce constat. En étudiant les archives, j’ai tenté de découvrir le projet politique du souverain. Ainsi, je ne pense pas que Louis-Philippe ait voulu reproduire le modèle parlementaire à l’anglaise, contrairement à ce que les libéraux ont cru ou fait semblant de croire. Guglielmo Ferrero écrit qu’il y a eu un système politique presque caché, par lequel Louis-Philippe a voulu restaurer une légitimité, afin de donner à la France des fondements politiques solides. Le terme de système est sans doute trop fort et je suis plus prudent que Ferrero mais il y a chez Louis-Philippe un projet politique cohérent inscrit dans une vision de l’histoire et appuyé sur une légitimité.

Cette légitimité n’est pas celle que conçoivent les légitimistes : c’est un pouvoir admis et qui gouverne. Ce mode de gouvernement place le roi au cœur des institutions : les ministres sont responsables devant le roi, qui utilise souvent le droit de dissolution, ce qui lui permet de garder la maîtrise du calendrier et de ne pas dépendre des députés. Avec des variantes, Louis-Philippe est le maître du jeu et c’est en ce sens qu’il annonce ce que voudra être l’équilibre des institutions de la Ve République dans ses premières années : principe unitaire, exécutif fort, libertés parlementaires et libertés publiques.

Royaliste : Quelles sont les références de Louis-Philippe ?

Arnaud Teyssier : Il est fidèle à 1789, à la Révolution de 1830 et à l’histoire de l’ancienne monarchie. J’en veux pour preuve l’hostilité que lui a manifestée une certaine tradition libérale, telle que l’exprime plus particulièrement Tocqueville, qui est presque aussi violent que Chateaubriand. Tocqueville lui reproche de ne pas respecter les règles du jeu parlementaire mais il lui reproche surtout d’incarner une tradition centralisatrice qui vient de l’ancienne monarchie et qui a été amplifiée par la Révolution.

N’oublions pas non plus que le roi a été victime d’une dizaine d’attentats : pour une part, ils s’expliquent par le fait que Louis-Philippe exprimait un projet ambigu qui ne répondait ni aux espoirs des révolutionnaires de l’époque, ni aux attentes des légitimistes.

Quant au projet royal, il faut souligner qu’il s’appuie sur la constitution administrative napoléonienne léguée par l’Empire à la Restauration qui l’avait conservée – alors que beaucoup voulaient revenir à une société juridiquement et socialement plus morcelée. Louis-Philippe avait compris qu’il pouvait bâtir sur ce socle administratif une monarchie mi-parlementaire, mi-traditionnelle avec un pouvoir royal bien affirmé et il a consciemment assumé la tradition centralisatrice de la France. J’y vois là encore une anticipation de ce qui fut une des forces de la Ve République lorsqu’il y eut un accord entre la Constitution politique et la constitution administrative de la France.

Royaliste : Pourquoi Louis-Philippe a-t-il échoué ?

Arnaud Teyssier : On a dit après coup que la révolution de 1848 était inéluctable – Tocqueville notamment. En réalité, Louis-Philippe ne s’y attendait pas et beaucoup de gens ont été surpris. Au contraire, Victor Hugo, qui a apprécié et défendu Louis-Philippe avec constance, voit en temps réel que la situation politique est en train de se dégrader et qu’un décalage se produit entre la société française et le régime.

Quant aux causes de l’échec du règne, Ernest Renan voit juste lorsqu’il écrit que Louis-Philippe a dû porter l’héritage de gloire de l’Empire et son rêve de puissance alors que le roi voulait mener une politique de paix : celle-ci paraissait fade et menée en 1848 par un homme vieillissant. Louis Philippe et Guizot n’ont pas compris la nécessité d’élargir le suffrage et d’amener de nouvelles élites sociales à exercer des responsabilités électorales et politiques. Le roi n’a pas vu non plus l’urgence de la question sociale, qui a donné toute son ampleur à la révolution de 1848.

Il est intéressant de remarquer que le projet politique du général de Gaulle a lui aussi buté sur une grande révolte sociale – qui n’a pas pris le tour tragique d’une révolution politique. La révolution de 1848 a pendant plus d’un siècle empêché de refonder des institutions politiques solides : elle se termine par le coup d’État du 2 Décembre et par un Second Empire qui s’appuie sur le suffrage universel. Le mauvais souvenir du bonapartisme plébiscitaire hantera les hommes de la IIIe et de la IVe République et interdira toute solution institutionnelle jusqu’à ce que le général de Gaulle retrouve le projet politique novateur de Louis-Philippe.

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Propos recueillis par Bertrand Renouvin et publiés dans le numéro 980 de « Royaliste » – 6 décembre 2010.

Arnaud Teyssier, Louis-Philippe, Le dernier roi des Français, Perrin, 2010.

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