L’Ukraine et le Vietnam, par Mendo Henriques

Juin 18, 2022 | Billet invité | 0 commentaires

Professeur de la Faculté des sciences humaines de l’Université catholique portugaise, de Lisbonne, membre du conseil d’administration du Centre pour l’étude de la Philosophie, Mendo Henriques, qui a été conseiller et directeur des services à l’Institut de la défense nationale (1990-2007) et président de l’Institut de la démocratie portugaise (2007-2015), a bien voulu me communiquer une nouvelle analyse dans la cadre de sa Chronique de l’invasion de l’Ukraine, à distance.

Apparemment, tout sépare le Vietnam des années 1960 de l’Ukraine de 2022 : un État majoritairement rural, aux confins de l’Asie du Sud-Est, avec une longue histoire d’identité et de résistance aux empires voisins ; et un État industrialisé moderne en Europe de l’Est dont l’indépendance est récente et à la lisière des empires. Cependant, ils ont en commun d’avoir été envahis par des entités impériales beaucoup plus puissantes, menant une guerre pour se défendre ; une guerre réussie dans le cas du Vietnam contre la démocratie américaine, et une autre en cours contre l’autocratie de Poutine.

Dans les deux cas, il n’y a pas eu de déclaration de guerre. Les États-Unis se sont impliqués progressivement. La résolution du golfe du Tonkin du 7 août 1964 a autorisé l’escalade et l’utilisation de la force militaire. La résolution est basée sur des rapports de situation très douteux du destroyer Maddox mais elle a donné au président Johnson ce qu’il voulait : un chèque en blanc pour chercher à gagner selon ses mots arrogants « un petit pays de quatrième rang avec une queue en lambeaux ».

Dans le cas de Poutine, la même arrogance l’a conduit à déclasser l’Ukraine en tant que nation, à accepter des plans militaires lunatiques et à lancer une « opération militaire spéciale » pour récupérer ce qu’il considère comme russe. Un exemple de la marche de la folie dans l’histoire, selon le titre du livre de Barbara Tuchman, y compris le cas du Vietnam.

Dans les deux cas, les gouvernants ont révélé ce qu’on pourrait appeler la dissonance cognitive, un joli nom pour « Ne me confondez pas avec des faits ». Trois présidents américains ont mené une guerre qui n’a pas été acceptée comme celle du « bien contre le mal », déclenchant une crise brutale de conscience nationale, et entre émeutes et protestations qui font partie du droit à la dissidence dans la grande démocratie américaine. Quant à Poutine, il mène une guerre dans laquelle l’opposition formelle est réduite au silence ou emprisonnée ; mais l’économie s’écroule et les protestations se multiplient, venant de l’intérieur et de l’extérieur du régime.

Les deux parties au conflit ont posé des conditions pour négocier la paix. Pour les États-Unis, les négociations n’auraient lieu qu’après que le Vietnam aurait été puni par une escalade des bombardements et une contre-insurrection sur le terrain. Pour Hanoï, les négociations n’auraient lieu que si, en plus de l’arrêt des bombardements, le Viêt-Cong intégrait le gouvernement du Sud-Vietnam. Pour des raisons similaires, Kiev insiste sur le fait que sans évacuation russe de ses territoires, il n’y a pas de paix durable.

Trois présidents américains, leurs cabinets et leurs chefs militaires étaient sûrs qu’ils pourraient forcer le Nord-Vietnam à renoncer à la résistance, en évitant une confrontation directe avec la Chine et l’URSS. La question des armes nucléaires ne s’est même pas posée. Et ils ont tous échoué.

D’abord le drame Kennedy. Il voulait se retirer du Vietnam, mais il n’a pas eu le courage personnel et politique de le faire avant de se faire réélire. Il a eu une bonne occasion après avoir triomphé dans la crise de Cuba en octobre 1962 et après le coup d’État à Saigon le 1er novembre 1963 contre le président Diem et son frère Nhu. Quelques jours plus tard, il a été assassiné.

Ensuite, il y a le drame de Lyndon Johnson dont l’ego insatiable l’a poussé à utiliser ses pleins pouvoirs, sourd aux protestations. Il a dit nous ne voulons pas des jeunes Américains se battant à la place de jeunes Asiatiques, mais c’est exactement ce qu’il a fait. Au milieu de 1967, le général Westmoreland avait 463 000 militaires sous ses ordres et en demandait 70 000 de plus. Les renvois de ceux qui fréquentaient les universités ont créé un système de recrutement inégal pour riches et pauvres. La même inégalité existe dans l’invasion de l’Ukraine parce que la plupart des troupes de Poutine viennent des confins de la Fédération et non des Russes ethniques de Moscou, Pétersbourg ou Rostov.

1968 a été une année d’énormes violences aux États-Unis, avec les assassinats de Robert Kennedy et de Martin Luther King, des émeutes raciales, de l’anarchie et la brutalité policière. La spirale des achats d’armes a commencé, et ne s’est pas arrêtée jusqu’à présent. Ce fut une année de confusion spirituelle selon Luther King, car pour la première fois dans l’histoire, les Américains se sont sentis « les méchants ».

Enfin vint la dissonance de Nixon. Il annonce le retrait en juin 1969. En août, le premier contingent de 7 500 hommes rentre chez lui. Ho Chi Minh est mort en septembre après cinquante ans de lutte. En octobre 1970, Kissinger annonça prématurément que la paix était en vue. Mais malgré tout cela, et malgré la poursuite des manifestations anti-guerre, Nixon fit appel à la soi-disant majorité silencieuse et a poursuivi la guerre, étendant le conflit au Cambodge et plus tard au Laos.

À Noël 1970, 12 jours de bombardements féroces ont réduit Hanoï et Haïphong en décombres. Mao Zedong a conseillé aux Nord-Vietnamiens d’entamer des pourparlers de paix. Ceux-là ont commencé à Paris en janvier 1971. Après de nouveaux bombardements et la soi-disant vietnamisation de la guerre, un accord de paix a été signé en 1973. L’aboutissement était très similaire aux accords de Genève de 1954 lorsque la France a cédé au Nord-Vietnam. Bien que Kissinger ait accepté le prix Nobel de la Paix, Le Duc Tho l´a refusé.

Ce n’était pas encore la paix. La conquête de Saigon par l’Armée populaire du Vietnam et le Viêt-Cong a eu lieu le 30 avril 1975, le début d’une période qui a abouti à la réunification du Vietnam.

Tout ça a fait part de la marche de la folie dans l’histoire :  subordonner le prestige des États-Unis à l’intervention en Asie du Sud-Est, avec l’invasion d’un petit pays, pour empêcher la propagation du communisme, selon la théorie géopolitique des dominos. Lorsque la France a perdu la guerre d’Indochine, le général Leclerc, héros de la Seconde Guerre mondiale, a déclaré en 1954 à ses camarades américains que même 500 000 soldats au sol ne pourraient vaincre les Vietnamiens. Ils n’ont voulu pas l’entendre.

La prévision de Leclerc s’est accomplie. Au lieu de réagir à la guerre selon les plans des états-majors, le Vietnam a réagi humainement. Il s’est obstinément défendu en tant que nation, comme les Britanniques contre le Blitz allemand. Comme de Gaulle contre les nazis. Comme, jadis, les nations d’Europe contre Napoléon.

Tout ce que les Ukrainiens ont réalisé jusqu’à présent montre qu’ils seront un nouveau  Vietnam. Après avoir résisté avec succès à l’invasion d’une puissance impériale, ils sont prêts pour un premier accord de paix. Quant à la Russie, nous attendons l’apparition d’un Walter Conkrite russe, un « oncle Vanya », disant à Poutine qu’il doit négocier sa sortie, mais pas en vainqueur. Poutine ne l’écoutera pas et c’est pourquoi il est «foutu ».

Mendo HENRIQUES

 

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