L’Ordre moral n’a pas eu de postérité et on n’en retient d’ordinaire qu’une expression polémique. C’est pourtant un moment décisif, qui voit l’échec du projet de réinstauration d’une monarchie parlementaire, par la faute d’un prince figé dans une vision providentialiste et de royalistes par trop divisés.
Les événements, complexes, méritent d’être rappelés. L’Assemblée nationale élue le 8 février 1871 compte 400 députés monarchistes, les autres sièges étant occupés par des républicains et par une vingtaine de bonapartistes. Réunis à Bordeaux, les députés investissent Adolphe Thiers comme chef du pouvoir exécutif de la République française en attendant que l’on ait statué sur les institutions définitives. L’urgence est de conclure la paix avec l’Allemagne.
C’est ce régime informel, à forte majorité conservatrice, qui conduit la répression sanglante de la Commune de mars à mai 1871. Le 31 août de la même année, la loi Rivet institue Adolphe Thiers président de la République, “sous l’autorité de l’Assemblée nationale” devant lequel il est responsable…et qui le renverse le 24 mai 1873. Élu président de la République le même jour, le maréchal de Mac-Mahon déclare qu’il continuera “avec l’aide de Dieu”, “l’œuvre de libération du territoire et de rétablissement de l’ordre moral dans notre pays…”.
De sensibilité légitimiste, le nouveau président veut promouvoir un projet conservateur-catholique qui va inspirer les gouvernements successifs jusqu’à la démission du maréchal, le 16 mai 1877. Peu étudiée, cette période vient de faire l’objet d’un très remarquable travail collectif placé sous la direction d’Olivier Dard et de Bruno Dumons. On y trouvera bien entendu une claire présentation de l’affaire du drapeau blanc, brandi par le comte de Chambord en juillet 1871 lorsqu’une délégation de l’Assemblée nationale vient offrir le trône au dernier héritier des Bourbons, qui refuse de nouveau le drapeau tricolore en octobre 1873. L’explication de l’attitude de Chambord est simple : éduqué par des ecclésiastiques qu’on dirait aujourd’hui intégristes, pétri d’idéologie contre-révolutionnaire, ce prince se croit dans la main de Dieu et attend un signe de la Providence. Si la France n’a pas suivi le même chemin que ses voisins, en réinstaurant une monarchie parlementaire assurant le passage à la démocratie, c’est à cause de celui que les orléanistes appelaient “Monsieur de Trop”.
Tragique pour nous autres royalistes, le refus du comte de Chambord s’inscrit dans un moment réactionnaire qui affecte l’Europe. En 1864, Pie IX dénonce dans le Syllabus les erreurs modernes – rationalisme, libéralisme, socialisme, gallicanisme – et entraîne un vaste courant à militer pour une restauration intégrale du catholicisme, dans l’Etat, dans l’armée, dans la société. L’Ordre moral s’inscrit dans ce mouvement réactionnaire mais c’est tout le contraire d’un composé stable et il faut se méfier des clivages simplistes.
Il y a bien sûr une opposition entre les légitimistes et les orléanistes mais tous les légitimistes ne sont pas réactionnaires. Partisans du suffrage universel, soucieux de porter un remède législatif à la souffrance sociale, certains partisans du comte de Chambord acceptent le drapeau tricolore. D’autres se situent à l’extrême droite : ce sont les chevau-légers, qui s’opposent à Mac-Mahon et à l’Ordre moral et qui sont les inconditionnels du comte de Chambord. Leur radicalité donnera des arguments aux républicains, qui se réjouissent de la rigidité intellectuelle et politique du prétendant légitimiste. Les chevau-légers, qui expriment un courant significatif de l’opinion publique, soutiennent la cause des carlistes espagnols et s’engagent pour la défense du pouvoir temporel du pontife romain.
Dans ce milieu politique où les tendances politiques ne sont pas structurées, on trouve de nombreux légitimistes plus conservateurs que réactionnaires, proches des orléanistes et pas seulement sur les couleurs drapeau. Au contraire, les ultras du chambordisme détestent les orléanistes : ils s’opposent à l’élection du duc d’Aumale à la présidence de la République après la chute de Thiers et préférent s’allier avec les républicains contre les orléanistes en mai 1874, lorsque 52 députés légitimistes favorisent la chute du gouvernement de Broglie.
L’ordre moral, c’est aussi et surtout un grand mouvement de restauration catholique, symbolisé par la construction du Sacré-Cœur, dans un climat marqué par la défaite militaire, les discours d’expiation, les prophéties apocalyptiques et les apparitions miraculeuses que l’Eglise observe avec prudence ou suspicion. On vote une loi établissant le repos dominical et une autre en faveur de la liberté de l’enseignement supérieur, on crée les aumôneries militaires, on lutte contre les enterrements civils, on multiplie les pèlerinages où l’on glorifie Pie IX, qui répond par une pluie d’indulgences. Des prêtres et des dignitaires ecclésiastiques s’engagent en faveur de l’Ordre moral ; des ordres religieux et des congrégations soutiennent ouvertement le comte de Chambord et le confortent dans son idéologie contre-révolutionnaire.
Tout cela ressemble à un profond mouvement de renaissance catholique mais c’est une illusion. Dans leur grande majorité, les Français n’adhérent pas au projet de reconstitution d’une société catholique largement fantasmée, dans l’oubli du conflit multiséculaire entre le pouvoir royal et la papauté. La radicalité de Chambord et des Chevau-légers est un repoussoir et les monarchistes, qui commencent à perdre du terrain dès les élections municipales de 1871, subissent défaite sur défaite aux élections partielles puis générales.
N’oublions pas, cependant, les ruses de la dialectique historique : la défaite politique des légitimistes modérés et des orléanistes engendre leur victoire constitutionnelle puisque la IIIe République repose sur des principes orléanistes. En France comme dans l’Ouest européen, la Contre-Révolution subit quant à elle une complète défaite intellectuelle et politique et son cléricalisme forcené provoque le mouvement anticlérical qui durcit la sortie de la religion.
Dans leur conclusion, Olivier Dard et Bruno Dumons montrent la faiblesse de l’héritage mémoriel de l’Ordre moral. L’Action française ne s’en inspire pas, une filiation partielle est repérable chez les Croix-de-Feu et Vichy, qui ne s’en réclame pas, baigne dans une ambiance cléricale qui inspire le discours d’expiation et la référence aux “valeurs” traditionnelles. Aujourd’hui, plus guère de traces !
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1/ Sous la direction d’Olivier Dard et de Bruno Dumons, L’Ordre moral, 1873-1877, Royalisme, catholicisme et conservatisme, Le Cerf, septembre 2025.
Article publié dans le numéro 1316 de « Royaliste » – 24 janvier 2026
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