Les élections municipales ont souligné l’ampleur de la dépolitisation. Elles confirment l’opposition entre les principales villes du pays et la France périphérique où le Rassemblement national et ses alliés progressent fortement. La campagne présidentielle va durcir cet affrontement politique et social.

Au premier comme au second tout, le faible taux de participation souligne la dépolitisation croissante des Français. Divers facteurs l’expliquent mais c’est surtout le sentiment d’impuissance qui provoque l’abstention. A quoi bon voter pour des candidats qui auront, quelle que soit leur étiquette, peu ou pas de prise sur les réalités ? Ce constat désabusé, qui s’appliquait depuis longtemps aux élus nationaux, s’étend désormais à la démocratie locale. Il est urgent de réfléchir aux mesures qui permettraient de la revitaliser.

La dépolitisation n’empêche pas de tirer des enseignements généraux mais il faut commencer par se déconnecter du commentaire médiatique et du traditionnel spectacle des soirées électorales à la télévision. Le 22 mars, on a complètement oublié que 95% des communes avaient élu leur municipalité dès le premier tour et que les listes uniques sont toujours très nombreuses dans les petites communes. Focalisés par la campagne présidentielle, déclarée ouverte au soir du second tour, et par les personnalités d’envergure nationale, les médias parisiens ont regardé de très haut et de très loin les résultats électoraux dans les agglomérations moyennes. Trop de projecteurs braqués sur Sarah Knafo, la Madone des quartiers riches, pas assez sur Vierzon et Montargis.

Or c’est dans les petites villes et les moyennes agglomérations que le Rassemblement national progresse fortement, surtout dans le Midi, dans le bassin minier du Nord et dans le Sud-Ouest où la Coordination rurale est influente. Le parti de Jordan Bardella est dans une dynamique de conquête d’une grande partie de la France périphérique et son échec à Toulon, amplifié par les médias, n’a pas une grande importance au vu de l’ensemble de ses résultats. Déjà, le RN peut se vanter d’avoir multiplié par quatre le nombre de ses maires, et par trois celui de ses conseillers municipaux. Cette dynamique est d’autant plus impressionnante que les très nombreuses listes présentées comme “divers droite” sont animées par des adhérents du Rassemblement national. Lors des prochaines élections sénatoriales, il est probable de nombreux élus “divers droite” voteront pour les candidats du RN, qui va probablement élargir sa représentation au palais du Luxembourg. L’opposition frontale entre la France protestataire et les métropoles élitaires ne cesse de se préciser et de se durcir.

La déconnexion entre le local et le national ne saurait cependant être réduite au schéma du petit peuple lepéniste en lutte contre les bourgeoisies urbaines. Sous étiquette LR, la droite libérale est la première en nombre d’élus locaux alors qu’elle obtient de médiocres résultats aux élections présidentielles. Endémique, la guerre des chefs va de nouveaux réduire ses chances pour 2027, face à Jordan Bardella qui droitise son discours pour récupérer le maximum d’électeurs modérés. La victoire d’Eric Ciotti à Nice ne peut manquer de le réjouir. De même, le président du RN a pu observer avec une intense satisfaction que son parti coalisait à Marseille le vote anti-gauche et c’est bien sûr cet exemple qu’il voudrait voir se généraliser.

La déconnexion du local et du national se vérifie aussi côté gauche. Paris, Lyon et Marseille ont voté pour la gauche modérée, représentative des élites urbaines et ses échecs à Bordeaux et à Toulouse sont dûs à des facteurs conjoncturels. Se confirme surtout la rupture, de plus en plus violente, entre le Parti socialiste et La France insoumise. Maints commentateurs de gauche et de droite ont constaté avec dépit que la diabolisation de Jean-Luc Mélenchon et des Insoumis n’a pas produit l’effondrement souhaité. Leurs rares victoires de quelque ampleur, à Saint-Denis et Roubaix, sont moins significatives que leur implantation militante dans les grandes villes. La radicalité et les provocations de Jean-Luc Mélenchon lui permettent de capter le vote protestataire de gauche, qui se moque de la réprobation des bien-pensants. A Toulouse comme à Brest et à Tulle, la défaite de la gauche classique en raison de son alliance avec LFI souligne la violence de la rupture entre les deux gauches, représentatives de deux France.

Dans ces logiques d’affrontement, le “bloc central” oligarchique reste dépourvu de solide implantation locale mais la victoire d’Edouard Philippe au Havre peut lui permettre de se donner un candidat crédible – du moins selon ses propres critères. Il sera cependant difficile au champion de la retraite à points, qui avait mobilisé contre lui des foules considérables, d’apparaître comme un bienveillant rassembleur, face aux méchants extrémistes. L’extrémisme néolibéral, c’est assurément la fabrique la plus efficace des radicalités de droite et de gauche.

L’ensemble de ces constats est inquiétant : sur fond de dépolitisation, la tenaille identitaire LFI-RN est un phénomène en voie de développement. On aurait cependant tort d’oublier que les élus municipaux, dans leur très grande majorité, remplissent leurs fonctions hors du spectacle politicien et du champ des radicalités. Dans les 3 300 communes de plus de 3 500 habitants, on compte seulement 61 maires d’extrême droite et 6 d’extrême gauche – les autres étant des modérés de droite, du centre ou de gauche. Il nous faudra par ailleurs insister, dans les prochains mois, sur le caractère largement fictif de la tenaille identitaire. Il y a bien sûr des fictions meurtrières mais aussi des récits qui disparaissent dès qu’on arrive au pouvoir. Malgré les efforts des entrepreneurs identitaires, la guerre civile n’est toujours pas notre horizon.

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(Avec le CD de la NAR).

 

 

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