Le “bon gouvernement” n’est pas un vœu pieu. C’est une exigence engendrée par les mauvais gouvernements que nous avons sous les yeux. Exposé aux dérives de la “gouvernance”, l’art de gouverner met en jeu le pouvoir et l’autorité, la légitimité et la souveraineté.
Cet ouvrage collectif (1) ouvre un débat, de la meilleure manière qui soit : il est lui-même débat entre les contributeurs qui appartiennent à différentes disciplines. On n’en tirera pas une méthode universelle de bonne gouvernementalité – l’art de gouverner est dans son exécution – mais des questions décisives. Celles-ci s’inspirent des fresques peintes à Sienne par Ambrosio Lorenzetti en 1338-1339 : dans l’Allégorie du bon gouvernement, un vieillard à la barbe blanche, qui incarne le Bien commun éclairé par les vertus théologales et cardinales, domine les hommes qui gouvernent la ville selon la justice et dans la concorde.
Or la Sagesse allégorique ne tient plus la Bible entre ses mains et les vertus chrétiennes n’inspirent plus le Bien commun. Ce concept, auquel Thomas d’Aquin ne donne pas de contenu prescriptif peut être tenu pour un idéal de la raison politique, en convergence avec l’intérêt général qui est la finalité de la République. Il est d’ailleurs étonnant de constater que l’idée de République est très largement absente de l’ouvrage, pour l’essentiel consacré aux conditions d’exercice de la démocratie. Nous aurions pourtant été très intéressés par une réflexion sur le cinquième alinéa de l’article 89, stipulant que “La forme républicaine du Gouvernement ne peut faire l’objet d’une révision”.
Quel que soit le terme qu’on utilise pour qualifier la finalité de la République, nous ne serons jamais à l’abri du conflit des définitions. Même si l’ordre constitutionnel est en tous points respecté, les orientations de la politique économique peuvent subir un changement progressif mais radical, du keynésianisme au néolibéralisme comme le montrent Patrick Dieuaide et Nicolas Prokovas dans leur contribution. Pour les uns, le “bon gouvernement” est celui qui dirige fermement l’Etat social dans une économie souplement planifiée. Pour les autres, l’Etat doit être réduit à son minimum. Pour dépasser l’opposition, faut-il confier le souci du Bien commun à une nouvelle assemblée nationale délibérative, formée des représentants des “forces sociales et productives de la Nation” ? Nous avons déjà le Conseil Économique, Social et Environnemental, qui ne peut en aucun cas délibérer en vue de l’intérêt général et qui résout les indépassables conflits entre les groupes sociaux par un consensus mou… La mise en place d’une planification démocratique nous paraît beaucoup plus efficace, quant à la participation aux décisions collectives.
A juste titre, Anne-Cécile Robert met en garde contre la confusion qui tend à s’établir entre le “bon gouvernement” et la bonne “gouvernance”. Apparue dans les années quatre-vingt, la “gouvernance” désigne un ensemble de processus gestionnaires confiés à des “experts” qui sont censés dialoguer avec les acteurs de la société civile. Sous prétexte de mettre au point les “bonnes pratiques” grâce à des “boîtes à outils”, la “gouvernance” destitue le Politique et ruine la démocratie comme on le vérifie dans l’Union européenne. A Bruxelles et à Francfort, le plein accomplissement de la “gouvernance” sous un habillage juridique conduit à révoquer les discours sur la transparence, l’efficience et les comptes-rendus de missions qui donnent encore l’illusion que l’on peut moderniser de cette manière l’action du gouvernement.
En France aussi la “gouvernance” oligarchique, telle que nous l’avons connue quand Emmanuel Macron était omnipotent, conduisait à une mise à l’écart du droit soulignée par Lauréline Fontaine. Qui ne se souvient des procédés utilisés par le gouvernement pour imposer la réforme des retraites en 2023 ? D’ailleurs, il serait très utile que des constitutionnalistes et des sociologues s’interrogent sur la pertinence du concept d’oligarchie, qui selon nous rend compte de la gouvernance sous la dictée des intérêts privés, à l’opposé de la visée républicaine de l’intérêt général.
Bien entendu, le “bon gouvernement” ne peut être envisagé sans prise en compte des relations internationales. L’idée d’une gouvernance mondiale conçue hors des attributs de la souveraineté est analysée par Jean-Christophe Graz qui attire notre attention sur l’apparition, avec la mondialisation, des “autorités hybrides transnationales” concrétisées par le capitalisme de plateforme associant la surveillance de masse et la prédation généralisée.
Faute de pouvoir évoquer ici les relations entre le gouvernement, la science, l’opinion et les enjeux écologiques, je tiens à signaler l’étude de Gabriel Martinez-Gros sur le bon gouvernement et celle de Traian Sandu : “souveraineté et empire dans l’espace européen”. Après avoir repris le concept romain d’autorité, Traian Sandu donne comme exemple de bon gouvernement à la française le défi lancé par Philippe Auguste au pouvoir impérial du pape romain. Cet exemple permet d’imaginer, nous dit l’auteur, ce que pourrait être aujourd’hui le défi lancé par la France à l’impérialisme normatif de l’Union européenne… Traian Sandu engage ensuite un passionnant dialogue avec Gabriel Martinez-Gros sur la dialectique historique d’Ibn Khaldoun, qui ne s’applique pas au modèle français de l’Etat national tel qu’il s’esquisse dès la victoire de Bouvines. Au lieu du contrôle impérial des populations par des groupes guerriers, la France établit au XIIIe siècle l’alliance du roi de France et du peuple des communes. Plus largement, l’Europe occidentale est le lieu où des Etats s’appuyant sur leur population à la fois productrice et mobilisable se montrent capables de s’opposer aux logiques impériales et aux impérieuses visées pontificales que la sortie de la structuration religieuse a fini pas éteindre. Aujourd’hui, la question de la résistance de l’Etat national aux pressions impériales et au capitalisme transnational demeure posée, de manière dramatique puisque les classes dirigeantes ont organisé leur impuissance sous prétexte d’intégration européenne. L’actuelle délégitimation des dirigeants est liée à leur abandon de la souveraineté étatique et à leur mépris de la souveraineté populaire.
L’ensemble de l’ouvrage confirme la vitalité de la recherche universitaire sur les modalités du Politique.
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1/ Sous la direction de Violaine Delteil, Lauréline Fontaine et Traian Sandu, Penser le “bon gouvernement” au XXIe siècle, D’une gouvernementalité l’autre, Editions Mare & Martin, second semestre 2025.
Article publié dans le numéro 1319 de « Royaliste » – 7 mars 2026
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