Le très gros malaise dans la civilisation qu’on dit occidentale implique une analyse au sens curatif du terme. Il s’agit de dévoiler les faux-semblants des discours dominants, le travail de la modernité sur les postures identitaires et la pulsion autodestructrice qu’elles recèlent.

Jean-Loup Bonnamy frappe à droite et à gauche, avec une belle vigueur conceptuelle assortie d’observations pénétrantes sur les faits significatifs de notre vie quotidienne. Tartuffe est sa première cible. Il se présente sous plusieurs visages mais vise à maintenir le même système de domination.

Le Tartuffe patronal intervient peu dans les sempiternels débats sur l’immigration, sauf pour chiffrer placidement les besoins du pays en main d’œuvre étrangère. Il ne précise pas qu’il s’agit du “besoin” de travailleurs sous-payés et non-syndiqués qui perpétue le schéma colonialiste. La gauche sans-frontiériste, qui milite pour l’accueil maximal sans se soucier du sort des accueillis, participe de la même tartufferie.

Le Tartuffe auto-flagellant est moins facile à débusquer. Le discours sur la culpabilité occidentale semble atteindre les sommets de la moralité alors qu’il s’agit d’une variante de l’orgueil occidentaliste. “Dans la vision ethnocentrique, remarque Jean-Loup Bonnamy, peu importe que l’Occident soit défini comme supérieur (la colonisation) ou comme coupable (la repentance), il doit toujours être le pivot de l’histoire”.

Le Tartuffe culturel et civilisationnel s’est quant à lui reproduit à d’innombrables exemplaires dans tous les secteurs où l’on prétend défendre “nos valeurs”. Emmanuel Macron célèbre l’humanisme européen alors que la logique néo-libérale est en train de détruire l’Education nationale et la Recherche. Les élites françaises ont défendu la candidature de Paris aux Jeux olympiques avec une devise en anglais et les peluches-mascottes de l’événement sont fabriquées en Chine. Eric Zemmour défend l’identité française en massacrant l’histoire de France et, sur le même créneau, Jordan Bardella s’efforce de cacher sa prodigieuse inculture. Nous sommes en train de subir le choc des incultures et un processus de décivilisation qui affecte “l’Occident chrétien” tout autant que les expressions rigoristes importées d’Arabie saoudite.

Le choc des cultures et la guerre des civilisations sont d’autant plus illusoires que les identités culturelles et civilisationnelles ne sont jamais figées. Par des scènes tirées de la vie quotidienne, Jean-Loup Bonnamy donne à voir comment les identités les plus affirmées sont percutées par la modernité. Ainsi un beau soir d’été, à Besançon, trois jeunes filles sont sur un banc. Deux portent une abaya noire et sont voilées. La troisième, vêtue d’un pantalon taille basse et d’un crop top, allume un joint qu’elle passe à ses deux amies. Toutes trois se prennent ensuite en photos dans des poses aguicheuses inspirées par les influenceuses américaines. J’ai vu à Paris une jeune femme en minijupe mais coiffée d’un tchador très rigoriste au bras de son compagnon barbu qui n’y voyait manifestement pas malice… Jean-Loup Bonnamy a raison d’évoquer le “déchirement mental” engendré par ces injonctions contradictoires. C’est l’une des causes de la violence, que l’on ne fera pas disparaître par des postures répressives.

Aux chocs provoqués par la modernité telle que les médias la projettent, s’ajoute la logique interne d’une identité percutée par elle-même. Quant à l’identité de gauche, Jean-Loup Bonnamy évoque longuement le retournement de l’antiracisme classique en néo-racisme, selon le processus analysé par Paul Yonnet (2). Nous avons vu le nationalisme identitaire se scinder en deux partis, l’un radical avec Eric Zemmour, l’autre dédiabolisé par les soins de Marine Le Pen. Nous n’oublions pas le fossé qui sépare le sentiment d’appartenance régionale et les reconstructions ethnolinguistiques, génératrices d’identités factices. La dialectique de l’identité et de la différence n’a d’autre fin que la redécouverte par l’individu de sa propre identité, d’ailleurs problématique.

Le phénomène woke, précisément expliqué par Jean-Loup Bonnamy, est l’une des plus criantes illustrations de l’impasse identitaire. La convergence des luttes minoritaires a buté sur le conflit israélo-palestinien et il a été décidé – on ne sait par qui – que les Juifs ne devaient plus être regardés comme une minorité-victime mais dénoncés comme agents de l’impérialisme et du colonialisme. Des étudiants juifs marginalisés, voire agressés sur les campus américains, des féministes juives interdites de manifestation par des féministes propalestiniennes, des campagnes de harcèlement néo-puritaines contre des personnalités de gauche : la logique identitaire est celle de l’autodestruction par hystérisation des différences.

Il me faut cependant objecter à Jean-Loup Bonnamy que l’Occident dont il s’inquiète est plus que déboussolé : il a un problème d’identité tellement sérieux qu’il est permis de douter de son existence. Définir l’Occident comme une réalité géopolitique qui englobe les Etats-Unis, leurs alliés et leurs clients, c’est accepter que l’Europe soit irrémédiablement coupée en deux dans la négation de sa civilisation. Vanter les “valeurs” occidentales conduit à négliger les particularités européennes et américaines et à nier la contradiction interne du discours occidentaliste qui invoque la haute culture européenne et américaine tout en assurant la promotion de ce qui la nie : le néo-libéralisme dans la presse conservatrice, le wokisme dans la gauche atlantiste.

La dialectique de l’identité et de la différence relève d’une réflexion philosophique qui reste sans réponse politique. On ne fonde rien de solide sur les logiques participatives-dissipatives que nous voyons à l’œuvre dans le chaos intersectionnel. A la fiction occidentaliste, il faut opposer une relation à l’universel conçu comme unité du genre humaine vécue dans la diversité des appartenances collectives. Contre le nationalisme fondé sur la haine identitaire, il faut faire valoir la conception politique traditionnelle de l’unité nationale respectueuse des diversités géographiques et sociales.

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1/ Jean-Loup Bonnamy, L’Occident déboussolé, Editions de l’Observatoire, février 2024 et mon entretien avec l’auteur sur la chaîne YouTube de la NAR.

2/ Cf. sur la chaîne de la NAR la conférence de Marcel Gauchet, qui a préfacé la réédition du livre de Paul Yonnet, Voyage au centre du malaise français, L’artilleur, 2022.

Article publié dans le numéro 1278 de « Royaliste » – 2 mai 2024

 

 

 

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