Comprendre la crise politique, c’est d’abord balayer les fausses évidences dont nous sommes accablés. C’est aussi accepter la nouvelle configuration partisane, tripolaire, et les nouveaux rapports qui se dessinent entre les pouvoirs, lourds de risques qu’il faudrait conjurer.
Nous sommes en train de changer de configuration politique, ce qui suppose un effort de compréhension d’autant plus malaisé que les médias ont martelé des idées fausses sur nos institutions. Avant d’explorer nos impasses et les moyens d’en sortir, Benjamin Morel (1) balaie les idées reçues.
Nous n’avons jamais été, depuis 1958, dans un régime semi-présidentiel. Le fait que cette définition erronée fut naguère donnée par Maurice Duverger, l’un des grands prêtres du droit constitutionnel dans les années soixante, n’en fait pas une donnée juridique fondamentale. Bien au contraire, Maurice Duverger et ses émules ont créé une illusion politique : celle d’un président élu sur un programme qu’il aurait les moyens d’appliquer en toutes circonstances dans un cadre parlementaire.
Mais l’esprit des institutions ? On l’invoque à tort et à travers, comme si le travail du constitutionnaliste impliquait des exercices de spiritisme. Il y a des textes juridiques qui peuvent être interprétés de différentes manières et des rapports de force politiques évolutifs. “Il faut cesser de penser que le droit constitutionnel est une science mathématique. Pour beaucoup de dispositifs, il faut accepter de dire que l’on ne sait pas. En période de crise, de nouvelles voies sont ouvertes et elles n’ont aucun précédent”.
Le fait majoritaire, quant à lui, n’est pas consubstantiel à la Ve République. Les rédacteurs de la Constitution ont voulu donner au gouvernement les moyens de conduire la politique de la nation sans supposer que Matignon puisse s’appuyer durablement sur un parti disposant de la majorité absolue. Cette majorité de “godillots”, comme on disait à l’époque, apparaît à la surprise générale en 1962 et le fait majoritaire perdure jusqu’en 2022 sans devenir pour autant la principale caractéristique d’une culture politique nationale qui serait allergique aux coalitions. On a oublié que, sous la IVe République, cette même culture était réputée hostile au renforcement du pouvoir présidentiel.
Enfin, la crise politique n’est pas seulement la faute à Macron. Les partis et les rapports de force ont commencé de se transformer bien avant 2017, en France comme au Royaume-Uni et en Allemagne. Dans notre pays, c’est la convergence de la droite et de la gauche classiques vers le centre – en d’autres termes la constitution d’une oligarchie avec alternance d’équipes néolibérales – qui a laissé un large terrain à l’extrême droite et à l’extrême gauche contestataires, prisées par les laissés-pour-compte de la mondialisation. Le référendum de 2005 a été le moment clé de cette évolution.
Aujourd’hui et pour longtemps, le jeu politique est structuré autour de trois principaux acteurs, dont aucun ne peut dominer l’Assemblée nationale. Il en résulte une instabilité marquée par la chute de Michel Barnier puis de François Bayrou et qui contraint Sébastien Lecornu à assurer sa survie par de médiocres compromis.
Insatisfaits ou dégoûtés par le Parlement, les Français assistent à la marginalisation de Jupiter. Emmanuel Macron s’était fait élire sur un programme de gouvernement mais il ne dispose plus de la majorité plus ou moins obéissante qui lui permettait de jouer au législateur suprême au mépris de la Constitution : “Les pouvoirs du Président ne sont, pour grande partie, pas un fait juridique, mais un fait politique”.
Nous voici dans une double impasse, parlementaire et présidentielle, dont il faudrait sortir pour éviter que la crise politique ne se transforme en crise de régime. “La crise n’est pas ainsi seulement électorale, elle touche la capacité du système à fournir une méthode de décision acceptée quand l’accord de fond n’existe plus”. Du côté de l’Elysée, les difficultés actuelles peuvent disparaître facilement si le président élu en 2027 décide… de présider selon la lettre de la Constitution. “Nous ne souffrons aujourd’hui pas de la présence d’un chef d’Etat, mais bien plutôt de son absence. Nous aurions besoin d’un Président qui préside réellement plutôt que de jouer au Premier ministre. Un pouvoir neutre ne peut être juge et partie”.
Sur le front parlementaire, les issues sont plus difficiles à trouver mais la tâche n’est pas insurmontable puisque nos voisins parviennent à former des coalitions. Il faudrait d’abord que le Président de la République cesse de nommer le Premier ministre qui lui convient à titre personnel et en termes d’orientations politiques, pour désigner quelqu’un qui a de bonnes chances de pouvoir réunir une majorité, ou de neutraliser les oppositions. Dès lors, la nomination du Premier ministre interviendrait quand l’accord sur un programme discuté entre les partis permettrait d’envisager un gouvernement durable. A cet égard, les exemples allemand et espagnol sont à méditer.
Il faut aussi comprendre que la stabilité d’une coalition est liée au faible coût de la défaite pour un parti. Si le parti qui est tenté de participer à une coalition court le risque d’être laminé dans les urnes, il restera dans l’opposition. Or le scrutin majoritaire à deux tours peut avoir des effets dévastateurs en période d’instabilité et Benjamin Morel préconise un système à l’allemande, ce qui mérite débat.
Ce débat doit être élargi au fonctionnement d’ensemble de nos institutions, qui peuvent être réformées sans que l’on change de Constitution. Le pire serait d’attendre un improbable retour à la bipolarisation car nous sommes dès à présent menacés d’une dérive illibérale. “Un danger propre aux périodes de transition tient à la normalisation des expédients”. L’avertissement que lance Benjamin Morel doit être pris au sérieux. Un président de la République peut invoquer les responsabilités qui sont les siennes pour étendre ses prérogatives, avec la complicité des hautes autorités qu’il a nommées ou qui ont été nommées par son prédécesseur. Edouard Philippe, par exemple, pourrait compter sur le Conseil constitutionnel présidé par Richard Ferrand. Un gouvernement démissionnaire pourrait être prolongé par l’Elysée de manière discrétionnaire et prendre, éventuellement, des ordonnances budgétaires. Et n’oublions pas que le Président peut avoir recours à l’article 16 sans contrôle effectif…
Nous voici prévenus. A chaque parti de dire ce qu’il entend proposer pour empêcher toute dérive autoritaire.
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1/ Benjamin Morel, Crise politique, crise de régime, Odile Jacob, mars 2026. Les citations sont tirées de ce livre.
Article publié dans le numéro 1322 de « Royaliste » – 19 avril 2026
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