Le lynchage de Quentin Deranque, jeune militant identitaire, par un groupe d’antifas lyonnais, ne peut être ramené à l’effet tragique d’une violence politique qui a toujours existé, à l’extrême droite comme à l’extrême gauche. Inscrire cette mise à mort injustifiable dans une constante historique, c’est la rendre acceptable par résignation, au nom d’une fausse lucidité. C’est manquer la dangereuse mutation des actions violentes.
Nous avons connu, au siècle dernier, de nombreux affrontements physiques entre groupes politiques. Au moment du Front populaire, le risque de guerre civile existait et la guerre d’Algérie a placé les Français au bord de l’embrasement généralisé. Qu’il s’agisse des ligues de droite avant la Seconde Guerre mondiale ou des groupes gauchistes dans les années soixante, l’usage de la violence était soumis à des objectifs stratégiques et tactiques dictés par l’idéologie. Les organisations militantes chargées de conduire les manifestations, de protéger les réunions ou d’attaquer celles des adversaires, étaient soumises au contrôle de la direction politique et à une stricte discipline interne qui maintenait les affrontements physiques dans des limites qui, en général, permettaient d’éviter les blessures mortelles.
Nous avons changé d’époque. On pouvait observer, dès le milieu des années quatre-vingt-dix, que de jeunes manifestants n’avaient aucune conscience de la portée de leurs gestes. Les comportements irresponsables sont restés minoritaires mais, depuis des années, la tendance est à l’aggravation. A cela, deux raisons. J’ai déjà repris l’avertissement de Milan Kundera : “la liberté des pulsions va grandissant” et la violence des pulsions individuelles est de plus en plus apparente. Les comportements pulsionnels sont encore plus dangereux quand ils se vivent dans un “groupe en fusion” qui est convaincu d’incarner le Bien chargé d’éradiquer le Mal. Or c’est bien le manichéisme qui progresse. Il progresse publiquement dans les médias télévisés qui cultivent depuis plus de trente ans un moralisme à la manière américaine dans les relations internationales. Il progresse plus discrètement dans les groupes extrémistes des deux bords, jusqu’au moment où il explose de manière criminelle – qu’il s’agisse de l’incendie d’un véhicule de police ou du lynchage d’un adversaire.
Le manichéisme militant est le fruit de l’inculture politique croissante. Les grands partis politique ont sacrifié le travail de formation aux artifices de la communication. Les groupes extrémistes ne se signalent pas par leur réflexion politique mais par leurs emblèmes, leur tenue vestimentaire et leurs rituels. A l’ultradroite, on brandit des croix celtiques et on porte des blousons de cuir : hommage au mouvement Jeune nation des années cinquante du siècle dernier, qui n’a jamais eu d’influence politique. A l’ultragauche, on réplique par des tenues noires et des slogans antifascistes en se spécialisant dans les provocations anti-policières qui ont gravement nui au mouvement syndical depuis la mobilisation contre la loi El Khomri. Des deux côtés, on a sacrifié l’imaginaire politique à l’imagerie passéiste. Le spectacle donné est caricatural, quand il ne tourne pas à l’odieux.
Le Rassemblement national a compris qu’il fallait couper tout lien avec les groupuscules de l’ultradroite et il se pose aujourd’hui en défenseur angélique de la paix civile – comme si nous pouvions oublier que cette formation diffuse, comme naguère le Front national, la haine identitaire.
Alors que la France insoumise aurait pu être, après 2017, la matrice d’un vaste rassemblement patriotique et social, voire révolutionnaire, Jean-Luc Mélenchon a choisi la voie sectaire, dans la rivalité mimétique avec l’extrême droite : la “France nouvelle” des minorités religieuses et ethniques contre la vieille France des campagnes et des bourgeois réactionnaires, déjà acquise au “fascisme”. Cette opposition est inepte mais l’ineptie a un sens si elle permet de camper Jean-Luc Mélenchon en héros de l’antifascisme lorsque le Rassemblement national aura pris le pouvoir. Car l’objectif n’est pas de faire barrage à Jordan Bardella avant l’élection présidentielle, mais de le chasser et de défaire son parti en profitant du choc provoqué par sa victoire.
Tendu vers ce but, Jean-Luc Mélenchon n’a que faire de la réflexion intellectuelle et de la formation militante. Cet homme intelligent et cultivé encourage les comportements imbéciles et violents dans son mouvement et dans la mouvance “antifa”- ainsi la campagne “La police tue” -, comme il se doit lorsqu’on entre dans une logique de guerre civile.
Contre cette analyse, La France insoumise pourra brandir son programme. Certes. Mais, d’ordinaire, un parti politique s’efforce de raccorder son programme à l’actualité. Jean-Luc Mélenchon a-t-il fait des propositions pertinentes, inspirées par la planification écologique, depuis les inondations qui dévastent une partie de notre pays ? Non. La stratégie de la tension prime sur le reste, sans le moindre projet révolutionnaire. Le chef de La France insoumise est un héros de notre temps, radicalement individualiste. Il est prêt à sacrifier les hommes et les idées à son ambition.
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Editorial du numéro 1318 de « Royaliste » » – 23 février 2026
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