Vérités sur la Résistance – Entretien avec Maurice Kriegel-Valrimont

Juin 26, 2000 | La guerre, la Résistance et la Déportation

 

Né dans l’empire de Guillaume II, antifasciste dès l’adolescence, syndicaliste, devenu l’un des chefs militaires de la Résistance, député tout au long de la IVe République, membre dirigeant du Parti communiste avec lequel il a rompu en 1960, Maurice Kriegel-Valrimont est riche d’une impressionnante expérience historique et politique. Nous en avons retenu ici les souvenirs et les analyses qui concernent la France de la guerre, si différente de l’image infamante qui en est aujourd’hui donnée. Nous accueillons un patriote resté fidèle à son idéal de justice et de liberté.

Royaliste : Vos lieux et date de naissance vous installent déjà dans le mouvement de l’histoire !

Maurice Kriegel-Valrimont : Je suis né en mai 1914, à Strasbourg, dans une famille juive qui venait de l’empire austro-hongrois et qui s’était installée dans cette ville de l’empire allemand. Je suis un enfant de la guerre, un enfant qui parlait allemand et qui a connu les privations de la guerre. Mais je veux surtout vous dire comment j’ai commencé à parler français. C’était en novembre 1918, quand les troupes françaises sont entrées à Strasbourg. J’étais parmi les petits enfants qui se précipitaient vers les soldats français en faisant usage des premiers quatre mots français que j’ai sus : Salut, Poilu ! Bonjour papa !

Royaliste : Pourquoi “Bonjour papa » ?

Maurice Kriegel-Valrimont : Parce que nos pères étaient soldats ! Les Français étaient attendris et nous donnaient des barres de chocolat au lait, et même des oranges. Vous imaginez notre ravissement. Ensuite, nous avons été rapidement scolarisés et nous avons bénéficié d’un enseignement français et républicain qui était dispensé par d’excellents professeurs. Ils nous ont apporté une ouverture sur la culture française qui était remarquable – et qui n’effaçait pas la culture allemande. Nous étions bilingues et cette relation à deux cultures qu’on disait opposées a facilité mon accès à de nombreuses cultures européennes.

Royaliste : S’ouvrir au monde dans les années trente, qu’est-ce que cela signifiait ?

Maurice Kriegel-Valrimont : Les années de crise ont marqué mon adolescence et celle de beaucoup de jeunes gens de ma génération. Il y a eu la grande inflation allemande : pour acheter du pain à Kehl, donc pour moi de l’autre côté du pont, les Allemands payaient en millions de marks ! En France, il y a eu la montée du chômage : je ne supportais pas ces conséquences sociales de la crise. Puis, en 1933, Hitler a pris le pouvoir. J’étais alors étudiant en droit, toujours à Strasbourg. Nous savions ce qui se passait chez nos voisins, et ces exactions étaient pour nous intolérables. C’est ainsi que je suis devenu et que je suis resté un ennemi du fascisme : c’est ce combat qui a marqué la totalité de mon existence, c’est ce combat qui est pour moi essentiel. J’ai vu ce qui se passait, en Espagne, en Tchécoslovaquie, en Autriche quand on laisse le fascisme atteindre sa puissance maximale.

Royaliste : Vous devinez notre question, inévitable, sur le Pacte germano-soviétique.

Maurice Kriegel-Valrimont : Vous avez compris que je me situais alors dans une gauche très avancée. J’ai donc été révulsé lorsque j’ai appris que Hitler et Staline avaient conclu un pacte. On ignore généralement qu’une partie très importante de ceux qui appartenaient à l’extrême gauche étaient, comme moi, en total désaccord avec l’événement. C’est tout naturellement que l’entrée des troupes allemandes dans Paris Fit de nous des résistants.

Royaliste : Le peuple français a-t-il été aussi attentiste qu’on le dit ?

Maurice Kriegel-Valrimont : Vous avez lu cent fois qu’il y avait eu une toute petite frange de résistants, une petite frange de collaborateurs et une énorme masse de gens qui ne savaient pas à quels saints se vouer. L’histoire de cette période n’est pas encore écrite. C’est une erreur totale que d’essayer de la raconter comme s’il s’agissait d’un seul et même bloc. Comment peut-on faire le procès du peuple français dans son ensemble sur des données aussi sommaires ! Que faisaient les Français en 1940, 1941, 1942 ? Ils suivaient la guerre sur des mappemondes et ils plantaient des drapeaux. Ils voyaient dans toute l’Europe le déferlement des armées hitlériennes. Même les armées de Mussolini faisaient des conquêtes. Sans parler des Japonais qui envahissaient l’Asie. Sur le monde entier, on assistait à un mouvement qui paraissait irrésistible. Quelques illuminés disaient qu’il fallait résister. J’en étais, mais je savais bien que, pour la plupart de mes compatriotes, la résistance aux énormes machines militaires ennemies n’avait aucun sens. Les affronter de manière effective, cela voulait dire qu’on envoyait au suicide des populations entières – sans l’ombre d’un résultat positif. Juger notre pays sans tenir compte de cette situation n’a pas non plus de sens.

On dit que les Résistants étaient très peu nombreux. Mais qui peut croire qu’il y avait beaucoup de Français qui souhaitaient que les Allemands restent à Paris en août 1944 ? On a dit que la France est alors devenue résistante. Mais c’est vrai ! Et cette volonté quasi unanime de chasser les troupes allemandes ne constitue pas le retournement soudain d’une masse d’opportunistes. Il faut tenir compte des différentes périodes de la guerre. Quand la contre-offensive alliée en Afrique du Nord change les données ; quand une armée allemande est faite prisonnière par les Russes à Stalingrad, la situation change dans notre pays : l’idée de pouvoir faire reculer l’énorme force qui tente de conquérir le monde devient sérieuse, recevable dans la population, et par conséquent réalisable. Au fur et à mesure du développement de la guerre, la France essaie toujours davantage de se libérer de l’occupation ennemie.

Ce phénomène s’observe d’un bout à l’autre de la guerre, et les Allemands ont contribué à leur manière au changement des attitudes. Ainsi dans la première période de la lutte, on nous appelait terroristes, et beaucoup de Français nous considéraient comme tels parce que nos actions exposaient la population à des représailles. Mais quand les Allemands ont décidé de mobiliser (en principe !) la totalité des jeunes Français pour aller travailler dans les usines allemandes, ces jeunes ont largement refusé et leurs parents ont constaté que la Résistance était une voie dans laquelle ils pouvaient s’engager. En tous cas, la manière dont nous sommes considérés à partir de la décision sur le Service du Travail Obligatoire change radicalement : nous ne sommes plus des terroristes.

Royaliste : Fallait-il, en 1944, que les Résistants deviennent des insurgés ?

Maurice Kriegel-Valrimont : Ce fut un grand débat ! Avec, à l’arrière-plan, d’évidentes questions de pouvoir.

Là encore, n’oublions pas les données de l’époque. Nous ne pouvions pas envisager que la France assure toute seule sa libération. L’accord était unanime : il fallait que tous les Alliés conjuguent leurs forces. Ce ne sont pas les communistes seulement qui comptaient sur Staline, mais Roosevelt, Churchill, le général de Gaulle. Mais il fallait que la France participe à sa libération et, plus précisément, l’histoire a donné raison à ceux qui étaient partisan de l’insurrection parisienne. Les plans alliés consistaient à prendre Paris en tenaille, et Churchill pensait qu’il serait « remarquable » que la capitale tombe à Noël. A ce moment-là, les Anglais et surtout les Américains refusaient de reconnaître le Gouvernement provisoire de la République française. Nous savions tout cela, et c’est en parfaire connaissance de cause que nous avons décidé de passer outre à toutes les objections et de déclencher, à Paris et ailleurs, le mouvement insurrectionnel.

Ainsi, plusieurs mois avant la date prévue, Paris était libéré ! Et l’idée d’installer en France une administration militaire américaine, l’AMGOT, a été complètement abandonnée de ce fait. Les destructions qui auraient résulté de plusieurs mois de combats ont été évitées. Et le Gouvernement provisoire a été installé à Paris ! Ces résultats ont valeur de démonstration.

J’ajoute ceci. Les chefs militaires de l’insurrection ont pris leurs responsabilités, et on en fait des figures de légende. Mais le seul héros authentique, c’est l’acteur multiple, le peuple de Paris, les milliers d’hommes qui se sont engagés dans l’action.

Reste le débat sur les intentions des communistes. Voulaient-ils prendre le pouvoir, allions-nous vers une nouvelle Commune de Paris ? Poser les questions de cette manière, c’est prendre ses interlocuteurs pour des imbéciles. Bien sûr, dans tous les grands moments de l’histoire, on rencontre toujours quelques poignées d’hommes qui veulent réaliser les rêves les plus fous. Mais, parmi les responsables communistes, personne ne songeait à prendre le pouvoir. Cette question n’avait pas de signification. Que savions-nous ? Les armées alliées, notamment américaines, constituaient la plus grande force blindée jamais rassemblée. Et nous savions que Staline avait passé avec les Alliés des accords parfaitement explicites : la France n’était pas dans la zone d’influence soviétique.

Étions-nous assez fous pour demander à Eisenhower de rembarquer avec ses divisions ? Assez bêtes pour croire qu’il le ferait ? Il ne faut pas confondre les intentions que nous prêtaient certains obsédés de l’anticommunisme, et ce que pensaient et voulaient les responsables communistes à ce moment de l’histoire.

Royaliste : Cette fin de siècle marque-t-elle la fin de l’histoire ?

Maurice Kriegel-Valrimont : Le monde d’aujourd’hui est le monde issu de la Deuxième Guerre mondiale. La défaite du fascisme est nette – mais pas définitive comme nous le pensions à l’époque. Il y a eu la rupture entre l’Est et l’Ouest, la division du monde, et bien des amis se sont séparés. Mais cela ne s’est pas passé tout de suite, ni tout d’un coup. J’ai dirigé Action pendant cinq ans, avec Victor Leduc, Pierre Courtade, Pierre Hervé. C’était un journal de la Résistance, conçu dans un esprit d’ouverture. Nous avons publié des articles de François Mauriac, de Jean Dutourd, de Roger Stéphane ; des poèmes d’Eluard et d’Aragon, des reportages de Dominique Desanti et de Claude Roy, les premières photos de Doisneau. Puis Maurice Thorez m’a confié la responsabilité de l’ensemble de la presse communiste. Cela ne me déplaisait pas, mais je n’avais pas compris qu’on me demanderait un jour d’abandonner Action. Ce jour est arrivé.

Il a marqué pour moi le retour à ce qu’on appelait une « vie politique normale », qui exprimait la division du monde mais qui signifiait aussi que nous abandonnions la perspective d’une modification de la structure politique du pays. Il y a eu le temps des déceptions, les effondrements que vous connaissez, le triomphe du libéralisme économique. On a alors parlé de la « fin de l’histoire ». On admet aujourd’hui – ô miracle – que l’histoire continue. Je le crois en effet. Mieux : je reste totalement fidèle aux idéaux de mes vingt ans car il est indispensable de changer le monde dans le sens de la justice.

***

Propos recueillis par Bertrand Renouvin et publiés dans le numéro 753 de « Royaliste » – 26 juin 2000.

Partagez

0 commentaires