A l’imitation des campagnes électorales américaines, les élites politiques avaient produit au début du siècle des récits fictifs dans lesquels le candidat est le héros de sa propre histoire. Une histoire embellie par des scénaristes et soigneusement mise en scène par des communicants. Une historiette individuelle maquillée en destin, et non plus l’incarnation d’un projet collectif capable de mobiliser un électorat. Déjà, les partis du bloc oligarchique fonctionnaient comme des totalités vides évoluant au fil de sondages douteux dans les jeux de miroirs médiatiques. Plus ou moins honnêtes, les capitaux investis dans l’opération donnaient à celle-ci son semblant de réalité.
Nous venons d’entrer dans une nouvelle phase, celle où les hommes et les femmes de l’élite au pouvoir ne jouent plus un rôle mais sont devenus leur propre fiction. La fiction fantomale de François Hollande et la fiction jeuniste de Gabriel Attal sont trop visibles pour qu’il soit besoin d’insister. Tous, de Ségolène Royal à Edouard Philippe et Bruno Retailleau, lancent des formules dans le débat public comme s’ils étaient certains de disposer dans quelques mois de la toute-puissance présidentielle. C’est faire semblant d’ignorer que le nouvel élu sera confronté à un Premier ministre plus ou mon inamical, issu d’une majorité composée de bric et de broc.
Cette volonté de puissance est d’autant plus aberrante que nous voyons la gouvernance oligarchique patauger depuis des années dans le marécage des décisions sans effets et des embarras bureaucratiques dont les citoyens font les frais. On annonce des enquêtes et on lance des initiatives qu’un personnel trop rare est incapable de réaliser. On inonde le pays de discours sur le “régalien” alors qu’on a perdu les moyens monétaires, commerciaux, industriels et budgétaires de la souveraineté. On se gorge de références aux “valeurs”, on fait la morale aux voyous, mais un ancien président de la République est passé par la prison, un ancien garde des Sceaux se trouve devant les tribunaux et une future présidente (si l’on en croit les sondages) est menacée du bracelet électronique.
Notre classe dirigeante n’a pas le monopole de la fiction. L’Union européenne, qui oppose fièrement ses “valeurs” à l’autocratie russe, offre une belle collection d’organes non démocratiques, depuis son Parlement qui ne vote pas la loi à la Commission européenne qui viole le principe de séparation des pouvoirs. N’oublions pas cette Banque centrale européenne qui agit hors de tout contrôle politique et l’invraisemblable enchevêtrement de structures bureaucratiques doublées de micro-organismes parasitaires.
Les fictions européistes se déploient à l’abri des regards, derrière une montagne de textes abscons. Il est plus facile de saisir la fiction néolibérale, sur laquelle l’Union européenne prend appui et que la Commission continue de défendre malgré de cinglants démentis. Les théories iréniques sur les prix et les échanges sur le marché mondialisé et dans le Marché unique européen se sont dissoutes dans les mouvements violents de l’histoire provoqués par les décisions d’Etats qui se moquent des prétendues lois de la libre-concurrence dès lors qu’elles contredisent leurs objectifs politiques.
L’Union européenne, qui a cru qu’elle faisait partie d’un “Occident” introuvable, voit disparaître le mythique parapluie américain sans pouvoir s’inscrire dans le cours nouveau des relations internationales. Face la Russie, elle cultive un bellicisme d’atmosphère destiné à redonner à l’Europe des Traités l’unité qu’elle n’avait même pas à l’époque de la Guerre froide, puisque la France ne s’inscrivait pas dans la logique des blocs. A Bruxelles, à Berlin, à Paris, on ne voit pas que l’alarmisme finit par provoquer l’indifférence de la population ou une sourde inquiétude suscitée par l’incapacité militaire et diplomatique des fiers-à-bras face à la brutale détermination russe, à la froide stratégie chinoise et aux pulsions trumpiennes.
Par temps calme, une classe dirigeante devenue à elle-même sa propre fiction peut survivre dans l’impuissance bavarde et laisser le pays s’enfoncer doucement. Nous avons connu, à partir des années quatre-vingt-dix, ces moments de détente où les dirigeants se sont déchargés sur “l’Europe” des décisions capitales et se sont félicités de la désindustrialisation et du désarmement, en abandonnant les Français aux joies du Marché… concrétisées par la sacro-sainte austérité. Aujourd’hui menacée d’éviction par un populisme qu’elle a engendré, la classe dirigeante nous laisse sans défense au point de convergence des multiples crises géopolitique, économique, sociale, technologique, écologique qui affectent ou bouleversent notre société.
Dans une telle conjoncture, une révolution est nécessaire pour remplacer l’élite déchue, balayer son idéologie et retrouver un élan gaullien. Or le Rassemblement national propose de réaliser une fiction identitaire qui masque de plus en plus difficilement son désir d’intégration à l’ordre injuste des choses. Mais il n’est pas dit que ce parti, qui ne fait rien pour comprendre et anticiper les mutations en cours, ne sera pas rapidement emporté par le cours tumultueux des événements.
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Editorial du numéro 1329 de « Royaliste » – 27 septembre 2026
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