Il n’y a pas de « monde musulman» mais des confrontations sanglantes, entre tendances religieuses et entre groupes extrémistes. La société palestinienne a été détruite par cette discorde généralisée.

Les manifestations massives qui ont eu lieu lors de l’enterrement de Yasser Arafat ne doivent pas faire illusion : depuis longtemps, le peuple palestinien n’est plus tout entier derrière son chef charismatique et, en son sein, des fractions armées islamistes combattent l’OLP et les militants du Fatah. Les affrontements sont tellement violents qu’il faut parler d’une « guerre civile larvée » qui se déroule notamment à l’intérieur des camps de réfugiés. La société palestinienne, telle qu’elle est encore fantasmée par divers groupes dans notre pays, en est morte.

Ce constat n’est pas polémique. Il a été dressé par un chercheur français, docteur en sciences politiques et arabisant, qui a mené une enquête longue (entre 1997 et 2001) et approfondie dans un camp de réfugiés palestiniens du Sud-Liban (1). Tous les acteurs et témoins importants ont été entendus, les discours et la littérature de propagande ont été disséqués, replacés dans l’histoire des conflits du Proche Orient et situés dans la lutte mondiale que mènent les extrémistes du djihad, de la guerre sainte : le travail de terrain accompli par Bernard Rougier est aussi exemplaire que ses analyses politiques et idéologiques, aussi passionnant que les portraits de religieux, de cheikhs et de militants islamistes qui donnent à cette description rigoureuse sa densité humaine.

L’histoire du bidonville palestinien de Aïn el-Heloué (35 000 habitants environ qui vivent sur 500 000 km² dans la banlieue Saïda) est évidemment liée aux guerres israélo-arabes et à la guerre civile libanaise, précisément évoquées dans l’ouvrage. Mais l’attention de Bernard Rougier se concentre sur l’apparition au début des années quatre vingt dix des réseaux islamistes qui veulent mondialiser la guerre sainte à la manière de Ben Laden.Le célèbre terroriste n’est cependant qu’une figure par trop médiatisée d’une mouvance militante – le salafisme-jihadisme – qui a trouvé par elle-même sa cohérence idéologique et ses méthodes d’agitation.

Cette idéologie est née à Peshawar dans les milieux jihadistes, à l’époque où cette ville pakistanaise servait de base de départ aux moujâhidîn afghans et arabes en lutte contre l’armée soviétique. Le salafisme fait référence aux premières communautés musulmanes (salaf) et idéalise l’islam primitif ce qui le conduit logiquement à rejeter les courants infidèles à la pureté du message originel : aussi bien les « hérétiques » chiites que les confréries mystiques et les principales écoles de droit de l’islam sunnite. Les « purs » en sont classiquement venus à constituer un communauté à part, qui s’estime moralement supérieure, et qui veut les musulmans à la cause d’un sunnisme radicalisé par la prédication et le jihad.

Le foyer de cette nouvelle forme de fanatisme religieux se trouve en Arabie Saoudite : « Avec la guerre en Afghanistan, une doctrine religieuse de légitimation du pouvoir saoudien s’est transformée en appel à la transformation de tous les pouvoirs dans le monde musulman », y compris le pouvoir saoudien ; le salafisme-jihadisme « partage avec le wahhabisme saoudien une lecture littérale des textes religieux, un refus de la politique moderne (élections, partis, etc.) mais place le jihad armée au cœur de la croyance et dénonce toute forme de subordination vis-à-vis de l’Occident ».

Bernard Rougier montre comment l’idéologie des internationalistes de Peshawar a été transplantée dans les camps palestiniens – plus particulièrement à Aïn el-Heloué. Après le premier travail de propagande effectué dans les années quatre vingt, les salafistes-jihadistes ont commencé par se livrer à une surenchère pro-palestinienne après la conférence de Madrid (1991), ce qui leur permit de tourner les nationalistes de l’OLP avant de les affronter. Après les accords d’Oslo (1993) deux camps se forment nettement : celui des nationalistes palestiniens du Fatah, des islamistes du Hamas et du Jihad islamique ; celui des salafistes partisans du jihad mondialisé.

La société palestinienne est ruinée par cette guerre civile, jalonnée d’assassinats et d’affrontements armés, notamment en 2002 et 2003 à Aïn el-Heloué.« La figure de l’ennemi est ainsi devenue intérieure, à mesure que le camp se transformait en espace d’affrontement pour la définition de l’identité ». Une partie de la population palestinienne a aujourd’hui rompu avec le mythe nationaliste et se projette dans les batailles qui se sont livrées ou qui se déroulent en Bosnie, en Tchétchénie, en Afghanistan. Du huis clos des camps, elle passe sans la moindre médiation au terrorisme international et à la guerre civile généralisée.

L’idéologie salafiste est d’intention totalitaire : elle brise les solidarités de clan et les liens familiaux et institue sur ses territoires une dictature morale qui se traduit par la mise à mort des prédicateurs déviants, des nationalistes, des vendeurs d’alcool et par un contrôle absolu des mœurs, des corps, des regards – un censeur étant chargé de couvrir l’écran de télévision lorsqu’un visage de femme y apparaît.

Le salafisme institue par la terreur le règne de la discorde (fitna) mais provoque en retour des résistances religieuses et politiques, collectives et individuelles, qui finiront par mettre en échec ses réseaux.

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(1) Bernard Rougier, Le jihad au quotidien, PUF, collection « Proche Orient » dirigée par Gilles Kepel, 2004.  Les citations sont tirées de cet ouvrage.

 

Article publié dans le numéro 850 de « Royaliste » – 2004