Du mastroquet au bar, du marchand de vin à la brasserie élégante, une promenade agréablement érudite dans le petit monde du café.

Qui s’interroge sur l’identité nationale, sans s’enfermer dans les polémiques subalternes ni se réfugier dans le domaine des purs concepts, ne peut ignorer le Café en tant que tel. La France ne se conçoit pas sans cafés, qui sont autant de miroirs que la société tend à elle-même. Qu’on n’imagine pas, cependant, une apologie nationaliste du café français. Comme le monde de l’art, celui du café est l’héritier de multiples apports étrangers, qu’il s’agisse des matières premières (café, thé, chocolat, cocktails), de la conception de l’endroit ou de l’entrepreneur. S’il est banal d’évoquer les parfums des Indes et de l’Arabie, beaucoup ignorent que le premier café fut créé à Paris par l’immigré italien Francesco Procopio del Coltelli (le Procope existe toujours rue de l’Ancienne Comédie), et que le célèbre et malheureusement défunt café-concert nous vient, selon Silvestre de Sacy, de … la Mecque!

Ces origines étrangères n’empêchent évidemment pas le café d’être un lieu authentiquement français, d’abord par le vin qu’on y consomme, et aussi par la grande variété d’établissements qu’on regroupe sous ce terme générique. En se limitant sagement aux cafés et débits parisiens – car une recherche sur la France entière eût excédé les forces d’un seul homme – Henry-Melchior de Langle nous invite à une redécouverte savante, agrémentée d’anecdotes savoureuses, de ce que fut ce « petit monde » au siècle dernier (1).

Pourquoi petit ? Le café est le lieu où se jouent les passions politiques et sociales, où se rencontrent les poètes et les écrivains ; c’est le temple mille fois dénoncé du vice, et le terrain de chasse des dames de petite vertu. Il y a les cafés des riches (le fameux Café Anglais) et les assommoirs du lumpenprolétariat – qu’on nomme « tonneaux » ou « tapis francs » – sans oublier ces grands personnages que sont ou furent le Patron (dont Marcellin Cazes est la figure emblématique) la Dame du Comptoir et le Garçon de Café – auquel Sartre donna sa dignité philosophique et dont H.-M. de Langle nous conte l’histoire et les luttes.

De ce beau livre d’histoire sociale, nous attendons évidemment une suite, qui porterait sur le café en notre siècle, moins uniforme qu’on ne le croit, malgré le règne du néon et du formica.

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(1) Le petit monde des cafés et débits parisiens au 19è siècle. Préface de Pierre Chaunu. P.U.F. 1990.

Article publié dans le numéro 542 de « Royaliste » – 14 septembre 1990