François-Marin Fleutot a donné à son ouvrage le titre adéquat.

Non pas « La Résistance des royalistes », qui laissait supposer l’existence d’une fraction organisée au sein de la France combattante. Ni « La Résistance royaliste », car il y aurait eu soupçon d’une tentative d’annexion d’une histoire qui est celle de tous les résistants, si différents, qui l’ont écrite, mais Des royalistes dans la Résistance.

Ces cinq mots signifient que la Résistance, pour les royalistes des années noires comme pour leur historien, est principe transcendant et cause unifiante pour toutes les familles spirituelles et toutes les traditions politiques qui y ont participé. Parmi ces dernières, il y eut « des royalistes » : des femmes et des hommes de tradition royaliste, mais pas tous les royalistes ; des résistants fidèles à l’idée monarchique mais qui, trop nombreux, ne sont pas tous recensés.

Pas de gloriole, donc, ni de timidité. Jusqu’à présent, l’histoire des royalistes pendant l’Occupation se limitait à celle de l’Action française, et l’on se contentait, comme je l’ai fait dans mon histoire du royalisme, de citer quelques noms de royalistes résistants et de relever quelques unes de leurs actions. L’excès d’humilité confortait le préjugé courant : un monarchisme massivement rallié au maréchal Pétain, résumant la trahison de la droite et des hautes classes.

François-Marin Fleutot n’ignore pas les égarements de Maurras, et cite les « grands noms » de la « vieille France » qui se perdirent dans la politique de collaboration (Fernand de Brinon)et des anciens royalistes qui se retrouvèrent à la Milice – à commencer par son chef, Joseph Darnand. L’Occupation fut une période de guerre civile, qui divisa tous les camps et toutes les classes : la Collaboration rassembla aussi des communistes renégats (Jacques Doriot), toute une gauche pacifiste, des socialistes comme Marcel Déat. Il y eut aussi dans la Résistance, des gens de droite, des nobles, des bourgeois, des royalistes.

Des royalistes humbles ou glorieux, héros et martyrs, de tous âges et conditions, en tous lieux où des Français résistèrent, dans toutes les formes et formations de combat, à tous les moments de la Résistance – de juin 1940 jusqu’aux dernières campagnes de la guerre de libération.

Parmi les résistants des premiers jours ?Daniel Cordier, le futur secrétaire de Jean Moulin, le duc de Choiseul-Praslin, dont François-Marin Fleutot brosse un magnifique portrait, l’alsacien Paul Dungler, qui fondera le réseau Martial.

Parmi les Quatre-vingt qui votèrent contre les pleins pouvoirs au maréchal Pétain ? Le Marquis de Chambrun et le marquis Leonel de Moustier – ce qui montre que les fossoyeurs de la 3ème République n’étaient pas monarchistes, mais républicanistes comme Pierre Laval et Philippe Pétain.

Parmi les manifestants du 11 novembre 1940 ?Edwige de Saint-Wexel,Jean Ebstein-Langevin, Jacques Dupont et tant d’autres jeunes royalistes parisiens.

Parmi les officiers et les officiers supérieurs ? Charles de Gaulle est de tradition royaliste, comme le général de Lattre de Tassigny, le général de Montsabert, comme le Capitaine Philippe de Hautecloque, futur général Leclerc, comme le lieutenant Claude Hettier de Boislambert, qui fut le premier militaire à rejoindre de Gaulle à Londres.

On rencontre de nombreux royalistes dans les réseaux de renseignement, ainsi le célèbre Gilbert Renault / Colonel Rémy qui fonde la Confrérie Notre-Dame, Jean Eschbach (réseau Ajax) Claude Lamirault (réseau Jade-Fitzroy), Jean-Louis Vigier (ORA), Hubert de Lagardequi permit, entre autres exploits, la destruction de la division SS Hohenstauffen en mai 1944, ou encore Bernard de Chalvron (Super-NAP).

D’autres exercent de hautes responsabilités dans les Forces Françaises de l’Intérieur : ainsi Hubert de Lagarde qui représente le BCRA au Comité militaire d’action (COMAC) et le

colonel du Jonchay, chef de cabinet de Dejussieu-Pontcarral, chef de l’Armée Secrète.

Deux royalistes parmi les principaux auteurs d’attentats : Colette, qui blessa Laval,et Bonnier de la Chapelle qui tua Darlan.

Des royalistes aussi parmi les prêtres résistants : l’abbé de Dartein, précepteur du deuxième comte de Paris, le Père de Nauroy, aumonier du commando Kieffer, l’abbé Cordier à Alger.

Dans les Mouvements, le colonel Dutheil de la Rochère figure parmi les fondateurs du réseau/mouvement du Musée de l’Homme, Charles d’Aragon est à Combat…

Bien entendu, on retrouve des royalistes partout où l’on complote, partout où l’on espionne, partout où l’on se bat avec des pains de plastic ou à l’arme lourde.

A Londres, voici Elisabeth de Miribel qui tape le texte de l’appel du 18 Juin avant d’aller représenter la France libre au Québec. A Vichy, le colonel Groussard, figure emblématique des services secrets, tisse sa trame en compagnie d’autres royalistes. A Alger, Henri d’Astier de la Vigerie, Alfred Pose, Marc Jacquet jouent un rôle majeur dans les complots de l’année 1942. Du Brésil, Georges Bernanos lance les messages patriotiques et révolutionnaires que nous connaissons. A Paris, la librairie Au vœu de Louis XIII est un point de rencontre trop connu : en 1943, plus de cinquante résistants seront capturés dans la boutique transformée en souricière par la Gestapo. A Paris encore, un tout jeune résistant, royaliste fervent, Philippe Boiry, participe à l’attaque de l’hôtel Meurice où von Choltitz sera fait prisonnier. En Normandie, Raymond Triboulet, chargé d’administrer le premier territoire libéré, se heurte immédiatement aux Américains et impose, contre leur volonté, le Franc français – expression de la nation souveraine. Dans les Maquis, on rencontre Jacques Perret, cœur chouan sur la poitrine, qui racontera dans un de ses livres comment et pourquoi il fit « Bande à part », mais aussi Romans-Petit, qui commande dans les Glières tandis que d’autres royalistes dirigent des unités du Maquis dans le Tarn, en Bourgogne, dans les Vosges, dans le Jura, en Bigorre où s’illustre la « compagnie Lavarène » – du nom de son chef, Bernard de Lavarène qui rejoindra avec ses hommes la colonne Schneider intégrée à l’armée de Lattre.

Que de martyrs… Honoré d’Estienne d’Orves, fusillé à la prison du Cherche-Midi, Jacques Renouvin, chef des groupes francs de Combat, mort à Mauthausen, Raymond Toublanc, membre du réseau royaliste de l’Anjou, longuement torturé par la Gestapo à Angers, mort à Neuengamm…

Ces noms, relevés parmi tant d’autres, indiquent que ces royalistes, engagés dans toutes lesrésistances, s’inscrivaient de multiples manières dans la tradition royaliste. Pour certains, de vieille noblesse, le royalisme se confondait tout simplement avec le service de l’Etat et le dévouement à la patrie. D’autres étaient issus de la Ligue d’Action française ou des Camelots du roi (par exemple Michel de Camaret, parachuté en Bretagne en 1944), ou diffusaient avant la guerre le Courrier royal du comte de Paris. Beaucoup appartenaient à la vieille droite catholique, d’autres avaient rejoint la démocratie chrétienne après leur rupture avec l’Action française (Edmond Michelet) ou se proclamaient socialistes monarchistes. Très peu constituèrent des groupes spécifiquement royalistes, et l’on peut supposer que leurs motifs tenaient plus à la confiance mutuelle qu’à la conviction politique. Tous luttèrent, comme leurs aînés de la Guerre de 1870 et de la Grande Guerre, parce que leur fidélité royaliste plus ou moins affirmée et affichée n’avait de sens que dans une France libre, assurant la liberté de tous ses habitants. Cette primauté de la patrie impliquait un engagement hic et nunc, dans des groupes et au sein d’unités où se retrouvaient des hommes et des femmes de toutes traditions. Les plus anticommunistes furent loyaux avec les communistes – la réciproque n’est pas toujours vérifiée -, les plus hostiles aux « P-D » (membres du Parti Démocrate Populaire) rejoignirent parfois les groupes de Témoignage chrétien.

Tous furent des résistants parmi les autres résistants, qui ne songèrent jamais à constituer une force autonome, ni même identifiable, capable de peser sur le jeu politique à Londres dans la capitale libérée. Même à Alger, l’action menée par certains royalistes en faveur du comte de Paris n’était pas conçue dans la perspective d’une restauration monarchique mais selon la légalité républicaine et pour la libération du pays.

C’est cette discrétion naturelle qui explique que les royalistes aient été aussi facilement oubliés après la Libération. L’effacement fut d’autant plus rapide et complet que les principales formations politiques avaient intérêt à inscrire la Résistance dans l’affrontement entre la droite (supposée pétainiste) et une gauche qui n’étaient pas exempte de graves errements. Charles Maurras et ses disciples facilitèrent cette opération de normalisation en s’obstinant dans la défense du maréchal Pétain et de Vichy.

Cela dit, François-Marin Fleutot n’a pas écrit un livre de réparation et de compensation. Il ne s’agit pas d’équilibrer l’Action française, ou de relever le prestige royaliste au détriment des autres familles politiques. Interrogé par l’auteur au cours de sa recherche sur mes parents, je peux témoigner de sa méfiance à l’égard de lui-même et aux minutieuses précautions qu’il a prises dans ses vérifications. Je sais aussi que les lecteurs de son manuscrit ont fait taire leurs premiers sentiments, de fierté et de reconnaissance, pour rechercher dans l’angoisse les erreurs, les facilités et les failles de ce texte qui leur paraissait trop beau pour être tout à fait vrai. Passée l’épreuve, il m’apparaît effectivement comme la plus belle page de l’histoire des royalistes.

François-Marin Fleutot nous honore, sans dévaloriser en quoi que ce soit les autres familles politiques qui participèrent à la Résistance, et en éclairant de façon nouvelle, parfois surprenante (je pense aux pages sur Vichy) ces années terribles. Démarche prudente, rigueur dans l’établissement des faits, volonté de comprendre et de faire comprendre la complexité de l’époque, sens du récit : voici l’ouvrage d’un historien.

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Article publié dans le numéro 747 de « Royaliste – 2000