Après la chute de Fallouja en janvier, la prise de Mossoul et Tikrit à la mi-juin reporte tout à coup l’attention sur l’Irak. Il ne s’agit pas seulement d’une succession d’opérations djihadistes bien menées mais d’un soulèvement général des tribus sunnites marginalisées par les autorités de la capitale. Plus que le gouvernement irakien, ce sont les Américains qu’il faut accuser : ce sont eux qui ont fabriqué le système des communautés ethniques et confessionnelles aujourd’hui effondré.

Ce nouvel échec de la guerre à l’américaine et de la diplomatie des Etats-Unis devrait faire réfléchir les Etats nationaux qui s’abritent derrière l’Otan et les peuples ou les partis qui regardent avec sympathie les envoyés de Washington. Je sais que les mises en garde ne pèsent guère face à des agents qui utilisent sans le moindre scrupule l’intimidation et la corruption. Mais il faut tout de même rappeler aux jeunes générations, en Europe et ailleurs, les causes et les conséquences des échecs américains car il n’est pas impossible que de nouvelles élites décident, un jour ou l’autre, de refuser les voies prescrites par les Etats-Unis.

Il y a eu le Vietnam. A la suite d’une guerre mal comprise et mal conduite, en dépit des bombardements massifs et du recours aux armes chimiques, le Vietnam et le Cambodge ont été conquis par des communistes qui ont installé des dictatures ici implacables et là génocidaires.

Il y a eu, en 1999,  la guerre d’agression contre le Kosovo. Au cours de cette prétendue « guerre morale », les frappes aériennes de l’Otan sur la Serbie et le Monténégro n’ont pas permis d’unifier le pays et de régler les conflits entre ses habitants. Nul ne s’intéresse aux crimes commis par les extrémistes de l’UCK (1) et aux débris de projectiles à l’uranium appauvri qui provoquent et provoqueront d’innombrables cancers sur des terrains contaminés à jamais.

Il y a eu la guerre d’Irak entre 2003 et 2011. Menée sans l’accord des Nations unies, cette guerre a fait plus d’un million de morts et provoqué l’exil de deux millions d’Irakiens ; les Etats-Unis ont dépensé 4 000 milliards de dollars pour aboutir, onze ans plus tard, à une catastrophe sans fin prévisible.

Il y a eu la guerre de Libye. Menée par les néo-conservateurs français et britanniques avec l’accord et l’aide des Américains, elle a provoqué hors du mandat des Nations unies la chute d’une dictature et laissé le pays s’engager dans un processus de décomposition qui menace les pays voisins.

Il y a la guerre d’Afghanistan. Elle va entrer dans une nouvelle phase après le retrait des Etats-Unis, responsables depuis 2001 d’innombrables fautes politiques et stratégiques, de tortures et d’exécutions sommaires, et qui ont laissé se constituer un narco-Etat miné par la corruption et largement reconquis par les Talibans.

Il y a la guerre civile en Syrie. Les Américains ont eu l’intelligence de ne pas bombarder Damas comme le souhaitaient François Hollande et Laurent Fabius mués à leur tour en clones néo-conservateurs, mais ils ont laissé leurs alliés saoudiens et qataris appuyer les djihadistes.

Il y a la guerre civile en Ukraine. Encouragé et financé par les Etats-Unis, le mouvement insurrectionnel de l’ouest du pays aurait pu conduire à une transition démocratique. A Kiev, le coup d’Etat parlementaire du 22 février a durci les oppositions et provoqué des affrontements meurtriers. Tout cela pour arrimer l’Ukraine à l’Union européenne et lui faire intégrer l’Otan…

Ce n’est pas fini. L’Otan a ouvert une représentation à Tachkent le 16 mai et l’on s’inquiète des opérations de déstabilisation menées par des agents américains en Asie centrale pour contrer les Russes – au risque de faire exploser diverses poudrières.

Persuadés qu’on ne peut rien faire contre les Etats-Unis, les dirigeants français sont complices de ces manœuvres irréfléchies et criminogènes. Ils devraient prendre exemple sur la « petite » Slovaquie et sur la « petite » République tchèque, qui viennent de refuser le déploiement de troupes de l’Otan sur leur territoire. Il suffirait que la France réaffirme sa souveraineté pour qu’une autre politique soit possible, afin de contenir puis de refouler les boutefeux américains.

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(1)  Cf. Jean-Arnault Dérens, Kosovo, un trou noir dans l’Europe (1) : sur la piste de trafics d’organes, Mediapart, 29 juillet 2012.

Editorial du numéro 1059 de « Royaliste » – 2014