Il n’y a pas, il n’y a jamais eu de « modèle allemand ». La crise politique qui frappe la République fédérale n’ébranle pas seulement la Chancelière. Quels que soient les replâtrages politiciens auxquels nous assisterons, il faut bien voir que c’est l’ensemble du système allemand qui est touché. Ce système se caractérise par sa brutalité : destruction de l’économie est-allemande après la réunion des deux Allemagne ; « réformes » organisant de manière parfaitement délibérée l’appauvrissement d’une partie de la population allemande, exploitation néocoloniale des marches polonaise, tchèque, slovaque ; destruction de l’économie et de la société grecques sur le mode de la punition et du pillage ; importation massive de migrants pour casser encore plus le marché du travail.

Cela se retourne contre Angela Merkel, Wolfgang Schäuble et Martin Schulz sous forme de résultats électoraux décevants ou désastreux pour la CDU et le SPD, et tous s’inquiètent de la percée de l’Alternative für Deutschland dont ils sont directement responsables. Alors ? On ne va pas pleurer. Un gouvernement français délivré des fictions européistes et des niaiseries germanophiles profiterait de l’affaiblissement du gouvernement allemand pour lui signifier que la prétendue « monnaie unique » est un échec et pour annoncer à Berlin, Francfort et Bruxelles que le moment est venu d’en tirer les conséquences.

Emmanuel Macron et son équipe souhaitent au contraire que la Chancelière sorte le plus vite possible du pétrin pour la convaincre d’une réforme de la zone euro dont elle ne veut pas et qui n’a d’ailleurs aucun sens. Quels que soient les réaménagements de l’usine à gaz ouest-européenne, aucun projet économique et social de sortie de crise ne peut être mis en œuvre tant que l’euromark continue d’exister. L’explosion de la zone euro sera une délivrance pour la France, pour l’Italie, pour la Grèce, l’Espagne, le Portugal… qui pourront alors mettre en œuvre des politiques concertées de développement, hors des logiques meurtrières de l’équilibre budgétaire, de l’endettement public, du libre-échange et de la libre circulation des capitaux. Faire sauter la zone euro, c’est en effet déclencher une réaction en chaîne qui détruira les gouvernances oligarchiques et les principaux points d’application de l’ultralibéralisme.

Techniquement, il n’est pas difficile de recréer une monnaie nationale : nous avons eu de nombreux exemples de création ou de recréation de monnaies après l’effondrement de l’Union soviétique. Le problème, c’est le passage à l’acte, c’est la décision d’un pouvoir politique affirmant sa souveraineté. Cela implique la conquête du pouvoir par le « parti des politiques » – par le parti patriote porté par un mouvement populaire. Ce n’est pas impossible : en Grèce, en Espagne, des partis créés par des groupes ultra-minoritaires ont conquis le pouvoir ou s’en sont approchés. Mais les populismes de gauche ont été incapables de comprendre que la souveraineté populaire ne pouvait prendre son sens et sa force que dans l’affirmation de la souveraineté nationale concrètement manifestée par la monnaie mise en circulation.

La France insoumise reste enfermée dans la même impasse. Elle dénonce les règles austéritaires sans comprendre que l’Union européenne est ultralibérale dans ses mécanismes fondamentaux qui sont tout aussi fondamentalement antidémocratiques et antisociaux. Elle annonce des négociations (plan A) sans comprendre que les organes sous domination allemande – l’Eurogroup, la Commission et la Banque centrale européenne – font et feront toujours prévaloir la dogmatique de la règle contre les décisions du suffrage universel. Cette cécité la conduira, en cas de victoire électorale, à une défaite aussi totale que celle de Syriza.

En France comme ailleurs en Europe, la gauche radicale échoue faute de radicalité. Elle dispose pourtant de tous les livres et documents qui lui permettraient de mener dès à présent une campagne d’information sur les bienfaits immédiats qui résulteraient de l’explosion de la zone euro pour les classes moyennes et populaires, pour les entreprises françaises, pour l’économie nationale. Sur le champ déserté par des partis en ruine ou en crise profonde, la création d’un rassemblement patriotique et populaire est possible et serait salutaire. Le drame est que les dirigeants de la France insoumise s’y refusent.

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Editorial du numéro 1133 de « Royaliste » – 2017