Daniel Bensaïd est l’un des fondateurs de la Ligue communiste révolutionnaire. Philosophe,professeur de philosophie à l’université de Paris-VIII, il est l’auteur d’une œuvre qui unit la réflexion fondamentale (sur Karl Marx, sur Walter Benjamin) et les essais engagés. Nous avons noué avec Daniel Bensaïd un dialogue amical lors de la publication del’ouvrage qu’il a consacré à Jeanne d’Arc (1)en 1991. La publication récente de son Eloge de la politique profane (2) a été l’occasion d’un débat aux Mercredis de la NAR. Nos lecteurs en trouveront ici les échos et prolongements.

Evitons les compliments d’usage et les attendrissements « générationnels ». Les animateurs de la Ligue communiste révolutionnaire et ceux de la Nouvelle Action royaliste appartiennent à la même époque, ils se sont affrontés puis confrontés tout en se retrouvant dans les mêmes campagnes (« 1989 pour l’égalité » par exemple) et dans les mêmes manifestations (contre l’agression de l’OTAN sur le territoire yougoslave, contre l’agression anglo-américaine en Irak, lors des mouvements sociaux depuis 1995) mais tout cela n’incite pas nécessairement au débat. Nous n’avons jamais ressenti la nécessité de discuter avec un dirigeant de Lutte ouvrière, avec Daniel Cohn-Bendit dans sa période gauchiste, avec Bernard Kouchner lorsqu’il semblait être mitterrandien…

Les débats que nous avons avec les membres des différentes familles de la gauche et de l’extrême gauche (Roland Castro, Gérard Filoche, Anicet Le Pors…) ne se réduisent pas à des affinités entre personnes. Nous prenons au sérieux le socialisme, lorsqu’il est authentique. Et nous n’avons cessé de dire, au temps de la guerre froide, lors de l’effondrement de l’Union soviétique et malgré la crise du communisme ouest-européen, que la tradition communiste avait un avenir et que les partis d’inspiration marxiste pouvaient renaître, dans l’ordre intellectuel et politique, après réflexion approfondie sur les catastrophes stalinienne et maoïste.

Cette opinion n’implique pas de complicité intellectuelle et politique avec les formations communistes. Aux yeux de leurs théoriciens, nous sommes (au mieux) des louis-philippards, d’incurables bourgeois libéraux, des monarchiens voués aux poubelles de l’histoire par les fiers héritiers des jacobins. Pour la bourgeoisie, on repassera, mais nous assumons pleinement notre libéralisme politique : il implique la reconnaissance de toutes les traditions nationales – ce n’est pas difficile – mais surtout le souhait que chacune participe à la lutte politique, dans le cadre démocratique. Aussi affirmions-nous, lors de notre dernier congrès, que le renforcement des communistes était nécessaire pour éviter que le Parti socialiste ne se perde définitivement dans le marais centriste. Ceci dans l’ordre tactique. Quant à la stratégie, elle sera à nouveau concevable lorsqu’il y aura une opposition en mesure de prendre le pouvoir en vue de révolutions économiques et sociales. Le Parti communiste peut-il remplir cette mission historique ? C’est peu probable. Une Ligue communiste transformée peut-elle y parvenir ? Ce n’est pas impossible.

Cette restructuration est l’affaire de la gauche, pas la nôtre : tous les débats que nous avons avec nos amis socialistes et communistes montrent que nous ne sommes pas de gauche. Notre récente discussion avec Daniel Bensaïd et la lecture de son « Eloge de la politique profane » confirme ce fait de manière particulièrement frappante.

Certes, nous nous retrouvons dans le rejet de la globalisation ultralibérale, du bellicisme américain, des logiques de fragmentation et de décomposition qui menacent les peuples, du despotisme des sondeurs et des experts, des oligarchies… C’est pourquoi nous participons aux mêmes manifestations que Daniel Bensaïd et ses camarades – sans qu’on puisse nous accuser de prendre des poses ou de tenter, désespérément, de nous faire reconnaître. Ces attitudes ou ces tentations, dont nous avons été souvent soupçonnés, sont invraisemblables pour une raison décisive : toutes les références philosophes et politiques de Daniel Bensaïd nous sont extérieures, tout le système de confrontations qui lui permet d’élaborer sa propre pensée nous est étranger. C’est ce qui rend cet « Eloge » passionnant : ouvrir le livre, c’est partir à la découverte d’un monde de concepts et de débats qui nous permet de mieux comprendre la crise du politique, la réévaluation du marxisme, l’évolution de l’extrême gauche, l’échec de l’altermondialisme.

Tel lecteur de « Royaliste », venu du trotskysme, pourra se récrier. Tel vieux militant pourra évoquer avec précision les thèses de Toni Negri. Nous avons consacré maintes pages à Gilles Deleuze, Félix Guattari, Michel Foucault. Mais notre « intellectuel collectif » réfléchit et évolue dans un tout autre système de références et de débats. Références à Aristote, à la tradition légiste, à Hegel parfois (trop peu à mon avis) ; à Bernanos, Péguy, Clavel ; à Keynes et à François Perroux – au général de Gaulle… Débats avec Marcel Gauchet, Pierre Manent, Régis Debray, Jacques Sapir. Nos maîtres et compagnons sont nombreux, notre bibliothèque collective est bien fournie et cela nous rapproche de Daniel Bensaïd : sur une base simple dans ses apparences (marxisme, communisme, trotskysme) et condamnée pour son simplisme par les courants dominants, il construit une pensée vaste et complexe. De même, sur une tradition décrétée morte ou moribonde (fidélité dynastique, monarchisme constitutionnel, tradition gaullienne) nous participons à une nouvelle élaboration de la pensée de la République, de la démocratie, de l’économie politique.

C’est ainsi que nous partageons avec Daniel Bensaïd dans le souci du Politique en tant que tel. Mais, à gauche, une nouvelle prise en considération du Politique et un retour à la stratégie impliquent un énorme travail théorique puisqu’il faut :

– Procéder à une relecture critique de Karl Marx et admettre la nécessité de « dépasser les hésitations et les confusion entretenues par Marx lui-même » sur la question de l’Etat.

– Accepter, Trotski aidant, le caractère hétérogène des classes sociales et comprendre que pas une seule ne peut coïncider avec son Etat ou son parti.

– Reconnaître que « l’exigence d’un pluralisme organisé implique l’existence, dans une certaine mesure et jusqu’à un certain point, d’une forme étatique conçue comme assurance ou garantie réciproque de l’association citoyenne ».

– En finir avec « l’éclipse politique » et avec la « démission stratégique » auxquelles nous ont conduit les thèses de Gilles Deleuze (les révolutions moléculaires, les « micropolitiques processuelles »), de Michel Foucault (apôtre des révolutions en miettes et des « codifications subversives »), de Toni Negri qui voyait dans la « constitution européenne » ultralibérale le moyen d’accélérer le dépérissement des Etats en vue de la constitution d’un « réseau impérial de pouvoir décentralisé ».

Daniel Bensaïd discute point par point avec ses nombreux interlocuteurs, s’efforçant de dissiper leurs rêveries et leurs belles utopies – non par goût de la dispute philosophique mais parce qu’il mesure précisément les responsabilités de toute une intelligentsia gauchiste dans la diffusion de l’idéologique ultralibérale. S’ensuit un éloge de la politique profane remarquable même si les analyses de textes, les citations et les discussions des thèses adverses lui font perdre de sa netteté. Sur les Etats et le droit international, sur la place et le rôle des nations dans le monde tel qu’il est désorganisé, sur l’autonomie du pouvoir politique, nous sommes en terrain familier et souvent en accord avec les analyses de Daniel Bensaïd. Je veux cependant lui adresser  trois critiques :

1° La question du Gouvernement de la nation n’est pas envisagée avec toute la précision nécessaire. Quel jugement de fond sur la Constitution de la 5ème République ? Quelles réformes proposer et selon quelle conception du régime politique ? Il est bon de repenser la question de la souveraineté mais il est nécessaire et urgent de dire comment cela se concrétise. Le rôle du président de la République, le bicaméralisme, la participation des citoyens à la vie politique, la représentation des religions dans un Etat laïc… sont des questions qui relèvent d’abord de la philosophie politique, ensuite de l’organisation juridique d’une société qui s’est historiquement constituée.

2° Son livre s’adresse à sa famille, en gros l’extrême gauche. Ce serait normal s’il s’en tenait à un travail strictement philosophique. Mais une réflexion sur la stratégie politique implique à mes yeux un élargissement de la perspective. Comment concevoir une action révolutionnaire sans y intéresser des groupes sociaux et politiques qui ont en eux un potentiel révolutionnaire ? Par exemple, on trouve beaucoup de réflexions et de propositions décisives chez des auteurs qui écrivent en marge du Parti socialiste sur les questions politiques, économiques, sociales. Il est dommage de ne pas engager dès à présent le débat avec eux – du moins si l’on envisage de gouverner avec des socialistes ayant retrouvé et rénové leur tradition. Il est regrettable de liquider en quelques pages un keynésianisme abusivement confondu avec la social-démocratie (« l’euthanasie du rentier » est une proposition effectivement révolutionnaire) et d’ignorer les propositions quasi-programmatiques d’une pléiade d’économistes contemporains.

3° Il est pour le moins étonnant qu’une réflexion sur la stratégie politique se déploie sans tenir le moindre compte de la pensée et des actes de celui qui fut le meilleur stratège politique français du 20ème siècle et l’un de nos plus grands chefs d’Etat. Reprenant une remarque faite à l’historienne Sophie Wanisch, j’avais montré il y a quelques années que Charles de Gaulle fut l’artisan de deux révolutions réussies au 20ème siècle : l’insurrection militaire de 1944, la prise du pouvoir à Paris, la révolution économique et sociale qui s’ensuit ; la prise légale du pouvoir en 1958, la révolution politique et juridique qui en procède.

Sans rien concéder au passéisme et à la mythologie, ces dynamiques révolutionnaires peuvent être la source d’inspiration nouvelle et de projets effectivement accomplis.

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(1) Daniel Bensaïd, Jeanne de guerre lasse, Gallimard, 1991.

(2) Daniel Bensaïd, Eloge de la politique profane, Albin Michel, 2008. Sauf indications contraires, toutes les citations sont tirées de cet ouvrage.

Article publié dans le numéro 927 de « Royaliste » – 2008