Au cœur des représentations dans l’européisme français, le « couple franco-allemand » est sacré – comme socle et garant de l’Union européenne. Dans un livre qui vient de paraître (1), Coralie Delaume brise le jeu convenu des apparences et met les pieds dans le plat : ce couple est une légende journalistique et surtout un gros mensonge qui arrange les affaires notre classe dirigeante.

Nous ne cessons de le répéter : une nation, c’est de l’histoire et du droit. La composante historique n’est pas seulement le legs du passé : pour reprendre le mot de Coralie Delaume, il y a une « trajectoire » nationale, toujours singulière même si elle rejoint parfois d’autres trajectoires. L’histoire de la France, c’est l’histoire de la construction de l’unité du royaume puis de la nation par un Etat qui fixe des limites à son ambition territoriale – ce que l’on a appelé tardivement les « frontières naturelles ». L’histoire de l’Allemagne, c’est celle d’une nation tardive ou « retardée » qui se pense, avant comme après le XVIIIème siècle, comme un Reich. Qu’il s’agisse de la formule molle du Saint-Empire ou de l’impérialisme dur du Deuxième Reich – sans même évoquer le Reich nazi – , l’Allemagne s’est toujours conçue comme une communauté de langue et de culture sans limites assignées.

Depuis l’unification-absorption de la RDA par la RFA, les dirigeants français regardent l’Allemagne comme une nation identique aux autres alors que le Reich hante toujours l’imaginaire allemand et inspire la conception allemande de l’Union européenne qui est à l’opposé de la conception française de l’équilibre européen. Censées former un couple, les deux collectivités historiques ne se retrouvent pas dans ce jeu de miroirs déformants. L’histoire des relations franco-allemandes, telle que la retrace Coralie Delaume, est lourde de malentendus et de conflits. On présente le traité de l’Elysée du 22 janvier 1963 comme le contrat de mariage franco-allemand en oubliant que le Bundestag vota le 16 mai 1963 un préambule qui le vidait de sa substance et sans jamais rappeler que la France avait affaire à un morceau d’Allemagne accablé par le passé nazi. En pleine Guerre froide, la géostratégie dominait : aux yeux des Français, la République fédérale servait de glacis face à une éventuelle agression de l’Union soviétique, adversaire potentiel mais allié effectif pour empêcher toute unification. Drôle du couple, dans lequel l’un prévoit de sacrifier l’autre aux hordes rouges si les choses tournent mal.

Tout change après la chute du Mur de Berlin. Lorsque la RDA est absorbée par la République fédérale, la France, qui n’a pas pu empêcher l’opération en raison de l’effondrement soviétique, ni même retarder la fâcheuse échéance, invente le traité de Maastricht pour encadrer l’Allemagne et conçoit la « monnaie unique » pour la priver de son mark. Nombre de déclarations officielles exhumées par Coralie Delaume disent cette angoisse devant la nouvelle unité allemande – par exemple celle d’Elisabeth Guigou assurant en août 1992 que « si on a peur de l’Allemagne, il faut voter pour ce traité d’union monétaire ». Drôle de couple, dans lequel l’un veut ligoter l’autre…

Hélas, la manœuvre diplomatique tentée par François Mitterrand échoua. L’Allemagne qui devait être étroitement arrimée s’est émancipée en mettant l’Union européenne au service de ses intérêts nationaux. Après avoir encensé le projet européiste pour faire oublier ses crimes, l’Allemagne a exploité toutes les possibilités offertes depuis 1986 par le « Marché unique » puis retourné la « monnaie unique » contre la France. Paris voulait priver l’Allemagne de son mark ?  Berlin a abandonné le mark au profit d’un euromark géré à l’allemande par une Banque centrale européenne créée sur le modèle de la Bundesbank ! Paris voulait contenir la volonté allemande de puissance ? Berlin est devenu, grâce à l’euro, grâce au pillage de l’ancienne RDA, grâce à l’exploitation de son arrière-cour polonaise, tchèque et hongroise, grâce au siphonnage de la main d’œuvre balkanique, la capitale d’une puissance hégémonique qui a placé ses hommes à tous les postes-clefs de l’Union européenne et qui réagit brutalement quand le système qu’elle administre est menacé – les Grecs en font l’effroyable expérience depuis 2015.

On aurait tort d’analyser la domination allemande comme l’effet d’une volonté de puissance aussi géniale que méthodique. Il est vrai que Berlin a exploité habilement toutes les possibilités qui lui étaient offertes mais certains intellectuels allemands évoquent non sans bonnes raisons une « puissance sans désir », une « hégémonie réticente », un « impérialisme accidentel ». L’Allemagne n’est pas messianique, à la différence des Etats-Unis, et Berlin ne veut pas remplir les devoirs que toute puissance dominante se doit de respecter, dans son propre intérêt, à l’égard des dominés. Il n’y a pas d’armée allemande qui pourrait garantir une sécurité collective et imposer l’ordre impérial. Le gouvernement allemand se refuse à tout transfert d’argent des pays riches vers les pays pauvres. L’Allemagne n’a pas de projet politique susceptible de transformer l’histoire de l’Europe : son gouvernement veut simplement que les Etats imposent aux peuples le respect des sacro-saintes règles. Des règles qui traduisent les obsessions allemandes sur les prix, le budget et la monnaie.

Si l’Allemagne est une « puissance sans désir », pourquoi l’Union européenne est-elle devenue allemande ? Coralie Delaume dit la vérité qu’il ne faut surtout pas dire : cette Europe est devenue allemande parce que des dirigeants français ont accepté ou délibérément voulu qu’elle le devienne. Des dirigeants ? Oui, et plus largement les élites de droite et de gauche qui se sont progressivement et aujourd’hui presque totalement inféodées à l’Allemagne. Déjà, sous la République gaullienne, le parti supranationaliste, européiste et atlantiste, faisait campagne au prétexte que les nations étaient « dépassées ». Toujours repoussé, il a reconquis des positions avec Valéry Giscard d’Estaing puis gagné toutes ses batailles pendant les deux septennats de François Mitterrand, souvent ambigu, certainement patriote mais cédant sans cesse du terrain. Sous l’influence de Jacques Delors, le tournant de la rigueur en 1983 et l’Acte unique de 1986 furent les premières grandes victoires des élites supranationales qui célébrèrent la réunification et se mirent à la remorque de l’Allemagne au motif que son modèle était en tous points admirable. Constituées en oligarchie, ces élites exultèrent lors du passage à l’euro, adoptèrent le prétendu « Traité constitutionnel » récupéré en traité de Lisbonne et se soumirent avec empressement à tous les mécanismes de contrainte inventés ultérieurement. Faire couple, pour ces élites, c’était imiter l’Allemagne vertueuse pour se hisser à sa hauteur et mériter sa bienveillance.

Berlin ne cédant jamais rien et prenant ses propres décisions sur des questions majeurs – le nucléaire, les migrants – faut-il dire que les élites françaises ont été flouées ? Non. Coralie Delaume explique que la conviction germanophile de la classe dirigeante est d’autant plus forte qu’elle sert ses propres intérêts. Toutes les recettes importées d’Outre-Rhin – austérité budgétaire, contrainte salariale, flexibilité – permettent de détruire notre système de protection sociale et de laisser libre cours à la violence patronale. Toutes les « réformes structurelles » imposées aux Français pour qu’ils deviennent enfin compétitifs sont conçues et mises en œuvre en fonction d’un modèle allemand qui a une caractéristique principale : son inexistence.

Il n’y a pas de modèle allemand parce que l’imaginaire du Reich et l’identité culturelle allemande se moulent dans les structures floues d’une Union qui est mi fédérale et mi confédérale – à la différence de notre vieil Etat national, privilégiant la coopération entre Etats souverains. Il n’y a pas de modèle allemand parce qu’on ne peut pas reproduire dans chaque pays le colonialisme intra-européen et le mercantilisme de l’Allemagne : les excédents de l’une creusent les déficits des autres. Il n’y a pas de modèle parce que les « réformes structurelles » réalisées en Allemagne ont été désastreuses pour le peuple allemand : salaires bas ou dérisoires, précarité, pauvreté de masse, fragilité croissante des équipements publics.

Coralie Delaume publie son livre au moment où l’on voit poindre, pour la puissance allemande, le commencement de la fin. Les déboires électoraux d’Angela Merkel, la fragilité de la Grande coalition, la poussée de l’extrême-droite, les mises en demeure étatsuniennes sur les exportations allemandes et sur le financement de l’Otan provoquent une déstabilisation et un désarroi qui coïncident avec la crise terminale de l’Union européenne que les dirigeants allemands, en proie au fanatisme de la règle, ont provoquée. Plusieurs Etats nationaux ont déjà décidé de se recentrer sur leurs propres problèmes et il n’est pas exclu que le gouvernement allemand – mais lequel ? – fasse de même pour tenter de relever une société assommée par l’ultralibéralisme.

Emmanuel Macron se retrouve seul à quémander les faveurs d’une Merkel dévaluée et l’avenir du parti supranationaliste est crépusculaire. Aussi faut-il dès à présent penser à la reconstruction de l’Europe. Coralie Delaume explique le projet gaullien et souligne l’actualité du projet visant à établir l’indépendance de l’Europe tout entière par la coopération entre ses Etats souverains. Il faudra que l’Allemagne s’y fasse, au terme d’une crise qui lui coûtera cher. Ensuite, il faudra que l’Allemagne réunie et réorganisée dans ses rapports avec elle-même et avec les autres mérite notre confiance. Ce n’est pas gagné !

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(1)    Coralie Delaume, Le couple franco-allemand n’existe pas – Comment l’Europe est devenue allemande et pourquoi ça ne durera pas, Michalon, 2018. 

Article publié dans le numéro 1154 de « Royaliste » – 2018