Le plus surprenant, au lendemain de chacune des récentes consultations électorales, c’est … l’étonnement des commentateurs et, souvent, des acteurs de la vie politique. On parle de séisme, on se réjouit sans retenue ou on se désespère outre mesure, alors que tout se passe de façon normale et prévisible.

La campagne présidentielle s’est déroulée selon une logique inflexible, et comme conséquence des deux années de cohabitation. Un président-arbitre s’était affirmé, qui garantissait la continuité et représentait la légitimité selon la 5ème République ; François Mitterrand ne pouvait donc manquer de l’emporter face à un homme qui opposait à l’image de cette légitimité tranquille la hâte du rival, dont les états de service se confondaient par trop avec l’histoire d’une ambition …

DÉCEPTIONS

Le résultat des élections législatives n’est pas plus surprenant du moins pour ceux qui, comme nous, ne sont pas aveuglés par l’intérêt partisan. Bien avant que François Mitterrand annonce sa décision, j’avais exprimé très nettement notre hostilité à une dissolution automatique en cas de réélection du président de la République (1) alors que le Parti socialiste faisait déjà campagne pour cette solution. Condamnable sur le plan des principes, la dissolution était devenue inévitable en raison du refus centriste d’une ouverture qu’ils préparaient depuis quelques mois avec l’Elysée, et à cause de la menace d’un soutien « à la carte » que M. Giscard d’Estaing faisait peser sur le gouvernement. Dès lors, la dissolution, maladroitement décidée avant que le gouvernement ne se présente devant l’Assemblée, apparaissait comme un second échec, contenu dans le premier.

A cette double déception éprouvée par de nombreux Français, à l’agacement provoqué par tant de hâte, sont venus s’ajouter les effets négatifs d’une campagne mal conçue et mal expliquée. Comme d’habitude, le Parti socialiste a péché par excès d’assurance, et la précipitation mise à « toucher les dividendes » de l’élection présidentielle fut du plus mauvais effet. Une ouverture trop timide de la liste des candidats agréés, et l’envoi des personnalités représentatives de l’ouverture dans des circonscriptions difficiles, ont montré qu’il y avait un fossé entre le discours rassembleur et la politique pratiquée. En outre, les messages du président, loin de dissiper le malaise, ont créé une ambiguïté aussi désagréable pour les socialistes que pour les autres électeurs de la majorité présidentielle puisqu’ils entendirent successivement qu’il n’était « pas bon qu’un seul parti gouverne » et qu’il fallait que le président dispose d’une majorité parlementaire. D’où le taux d’abstention, la faible mobilisation et les mouvements apparemment erratiques qui ont provoqué la surprise du 12 juin.

ENSEIGNEMENTS

Pourtant, cette surprise n’en est pas une, car le résultat des législatives de 1988 était déjà inscrit dans celles de 1986. Pourquoi ? Tout simplement parce que les Français ont pris l’habitude d’établir une juste distinction entre la représentation nationale et le chef de l’Etat : le choix du président de la République n’implique plus le soutien aux candidats du principal parti qui se réclame de lui. Ce fait explique la déconvenue de certains candidats socialistes, et les nombreux échecs subis par les personnalités d’ouverture trop brutalement parachutées. Une chose est d’adhérer au projet présidentiel et de donner à un homme certains des attributs de la légitimité. Tout autre chose est de choisir celui qui représentera une circonscription.

Cela signifie que notre pays se rapproche, de consultation en consultation, des principes d’une monarchie parlementaire où, justement, les fonctions sont clairement distinguées et équilibrées par la présence d’un arbitre. A cet égard, il est intéressant de remarquer que François Mitterrand, dans sa déclaration du 14 juin, a évoqué deux monarchies (la Hollande et la Suède) sur les trois régimes politiques étrangers qu’il a cités en exemple.

Nous restons quant à nous dans une monarchie esquissée, simulée, inachevée, donc dans le manque, l’ambiguïté et le risque permanents. Comme nous l’avons souvent montré, il est possible d’échapper aux sérieux inconvénients de la 5ème République en allant jusqu’au bout de la logique monarchique des institutions et en répondant au désir implicite d’une large majorité de Français. Sinon, plutôt que de se plaindre et de s’étonner, il faut tirer la meilleure part des institutions, et favoriser les évolutions positives en tirant la leçon des événements récents :

– Le Parti socialiste courrait de très grands risques s’il continuait de penser et d’agir dans une intention hégémonique. Depuis le 12 juin, la souplesse et l’ouverture sont plus nécessaires que jamais, et tout à fait compatibles avec la définition d’une claire identité.

– Déçu par le résultat des législatives, le président de la République n’est pas un homme battu et contesté en raison de la distinction qui est maintenant faite entre la représentation nationale et le chef de l’Etat. François Mitterrand demeure en situation d’arbitre pour la nation et de garant de ses intérêts majeurs. Il est donc en· mesure de présider à une recomposition du paysage politique qui suppose, par-delà les stratégies, une interrogation de chaque famille politique sur la tradition qu’elle dit assumer.

– Cette recomposition politique sera lente. Elle ne peut s’accomplir dans la confusion et les manœuvres d’appareil, mais seulement si chaque formation peut se situer par rapport à un projet pour toute la nation. Le fait est que le président de la République présente un tel projet, qui demande à être précisé, mais qui peut d’ores et déjà susciter un large rassemblement. L’occasion se présente de gouverner autrement, selon les questions qui se posent et non plus sur injonction du pouvoir exécutif à une majorité soumise, donc dans un meilleur équilibre entre les pouvoirs. Nous souhaitions depuis longtemps, malgré l’incrédulité des esprits routiniers, que s’ouvre une telle perspective. Aussi soutiendrons-nous tous ceux qui auront la volonté de l’explorer, afin que s’affirme une nouvelle façon de « faire » de la politique.

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(1) cf. l’éditorial du n°488 (18 février) : « Non à la dissolution ».

Editorial du numéro 496 de « Royaliste » – 23 juin 1988