Ceux qui, comme nous, suivent Edouard Husson depuis son premier livre ont vu cet agrégé d’histoire devenir le meilleur spécialiste français de l’Allemagne. Récemment publié, son “Paris-Berlin” (1) n’est pas seulement riche d’analyses décapantes sur les politiques suivies par l’Allemagne et la France depuis cent ans : l’ouvrage explore les voies qui permettraient d’espérer un nouvel équilibre européen. 

L’Union européenne devait être la grande affaire de l’élu de mai 2017 qui croyait, dur comme fer, aux capacités du “couple franco-allemand” relancé par ses soins. Emmanuel Macron pensait qu’il fallait adapter l’économie française au modèle allemand afin que Berlin puisse accepter le plan français de restructuration de la zone euro. Il y eut des rencontres avec Angela Merkel, de grands discours sur la “souveraineté européenne”, des sommets et puis…rien. Rien d’autre que des réponses dilatoires et des refus plus ou moins polis, formulés par la Chancelière, son héritière présumée et des économistes allemands. Pas de plan d’investissements massifs. Pas de ministre des finances européen ni de mécanisme mutualisé de soutien aux banques…

Le “couple franco-allemand” démontra son inexistence d’autant plus clairement que l’Allemagne affrontait une crise politique inédite depuis la naissance de la République fédérale : il fallut six mois pour constituer un gouvernement après la déconvenue de la CDU-CSU et du SPD aux élections législatives de septembre 2017 qui virent les droitistes de l’Afd entrer au Bundestag. Affaiblie, la Chancelière avait d’autres soucis que les plans mirifiques du Jupiter français, soudain confronté à la révolte des Gilets jaunes et promettant en décembre 2018 13 milliards de dépenses supplémentaires sans se soucier du déficit budgétaire – ce qui est fort mal vu en Allemagne.

La crise allemande ne se réduit pas au déclin des Volksparteien, les  “partis populaires”, chrétiens-démocrate et social-démocrate, qui ont été les piliers de la République fédérale. L’Allemagne reste une grande puissance économique mais son modèle industriel est obsolète, la Deutsche Bank menace de faire exploser le système financier mondial, la pauvreté progresse et le pays se trouve confronté à un double problème d’intégration – des Allemands de l’Est et des germanophones venus d’Union soviétique ; des immigrés turcs et des migrants arrivés en 2015. Edouard Husson présente une analyse détaillée de ce bilan, qui surprendra moins que les pages consacrées à Angela Merkel.

La bonne et brave Mutti que beaucoup d’Allemand portaient dans leur coeur mais que des caricaturistes grecs affublaient d’une moustache hitlérienne fut dans ses années glorieuses la “chancelière sans qualités” qu’elle sera jusqu’à son départ. Le moment Merkel fut un détonnant mélange d’indécisions désastreuses et de choix personnels aussi intempestifs que malheureux.

L’ambition merkelienne était aussi simple que naïve : sortir enfin de l’Histoire, devenir une grande Suisse dans une Union européenne régie par les normes allemandes et faire des exportations fructueuses sur le marché mondialisé. Tout cela sous la protection des Etats-Unis. Mais l’Histoire a suivi son cours… Surprise par la crise financière de 2007-2008, la Chancelière a réagi tardivement, d’abord de manière dogmatique en reprochant à l’Irlande de vouloir sauver ses banques, puis en se consacrant au soutien étatique à l’industrie automobile et au sauvetage du système bancaire allemand – Landesbanken, Commerzbank, Deutsche Bank – par une recapitalisation massive (250 milliards d’euros) et très hétérodoxe. Les Allemands regardèrent Mutti comme une mère germanique, solide et protectrice – et les dirigeants français ne voulurent pas voir que la Chancelière agissait dans le seul souci des intérêts allemands.

Retraçant les trois grandes crises qui ont secoué l’Union européenne, Edouard Husson met en évidence les hésitations d’Angela Merkel. Lors de la crise ukrainienne de 2013-2014, Angela Merkel avait toutes les possibilités de calmer le jeu selon la tradition politique allemande de relations paisibles avec la Russie. Or elle a attendu pour intervenir que l’irréparable soit commis – l’annexion de la Crimée, le début de la guerre civile. Après les rencontres du Format Normandie, elle n’a pas su imposer à Kiev et aux milices ukrainiennes le respect de leurs engagements. Même indécision lors de la crise grecque de 2015 : la Chancelière commença par soutenir l’idée d’une renégociation de la dette du pays avant de se rallier au maintien de la Grèce dans la zone euro à des conditions draconiennes. Après le référendum britannique sur le Brexit, Angela laissa une fois encore la situation se dégrader parce qu’elle était incapable de trancher entre ceux qui voulaient punir la Grande-Bretagne et les partisans d’une solution souple, conforme aux intérêts économiques allemands.

Angela Merkel démontra aussi qu’elle était capable de prendre des décisions solitaires et irréfléchies. Sans consulter les membres de son gouvernement, sans informer ses partenaires de l’Union, elle annonça en décembre 1999 que l’Allemagne sortait du nucléaire. Depuis, notre voisin a démontré sa capacité polluante : comme le rappelle Edouard Husson, “l’Allemagne a émis, en 2016, 8,88 tonnes de CO² par habitant, soit plus du double de la moyenne mondiale, alors que la France se trouve à cette moyenne avec 4,37 tonnes”. De même, c’est sans consulter personne que la Chancelière décida d’accueillir sans restriction, en 2015 et 2016, un million de réfugiés et de migrants qui vont poser de sérieux problèmes pendant deux ou trois générations.

On ne saurait cependant trop accabler Angela Merkel. Son attitude ne résulterait pas d’une faiblesse personnelle mais d’un refus typiquement allemand d’exercer effectivement le pouvoir dont on est chargé. La thèse surprend parce que nous nous avons tendance à voir les Allemands comme des gens résolus, pour le meilleur ou pour le pire. L’aversion allemande au leadership (3) est au cœur du livre d’Edouard Husson, qui l’étaye solidement. Pour lui, la spécificité de l’Allemagne moderne – le sonderweg – n’est pas dans la violence de ses convulsions mais dans son incapacité à se doter d’un leadership politique stable.

De fait, l’Allemagne médiévale ne s’est pas donnée un pouvoir royal. Elle a formé un empire nostalgique de la Rome antique et qui fut après 1250 gouverné de l’extérieur par les Habsbourg. Après la Guerre de Trente ans, l’Allemagne vécut dans le morcellement et c’est seulement au XIXème siècle qu’elle commença de trouver son unité, encore incertaine, sous l’égide de Bismarck. “En fait, écrit Edouard Husson, l’Allemagne semble avoir toujours été tiraillée, historiquement, entre une aspiration impériale, qui l’empêche de stabiliser des frontières nationales, et une tendance au localisme, avec l’affirmation de très forts pouvoirs régionaux, qui minent, cette fois de l’intérieur, la cohésion des constructions politiques allemandes”. Comme l’a montré Charles de Gaulle dans “La discorde chez l’ennemi”, l’Allemagne a perdu la Première Guerre mondiale parce que le haut-commandement militaire ne parvenait pas à coordonner les unités décentralisées et ne respectait pas le pouvoir politique, incarné par un empereur très instable.

Mais le national-socialisme ? Disciple de Ian Kershaw et auteur d’une biographie de Heydrich (4), Edouard Husson écrit que “Hitler a poussé jusqu’au bout le paradoxe de la décentralisation dans l’intégration : il encourageait une compétition féroce entre ses subordonnés pour la réalisation d’objectifs criminels que nul n’aurait osé remettre en cause”. Après 1945, pour se prémunir contre leur propre histoire, les Allemands ont voulu s’intégrer dans une organisation supérieure – d’abord l’Otan puis cette “Europe” qui ressemble au Saint-Empire. Mais l’Allemagne n’a jamais voulu exercer les responsabilités politiques d’une puissance fédéralisante et l’Union européenne, réduite à un système de contraintes par les normes, est entrée dans une logique de dislocation. Resterait donc la puissance allemande, cet hegemon devant lequel nos prétendues élites courbent l’échine et qui est insupportable pour les peuples ? Pas si sûr !

D’abord, Berlin va devoir affronter les immenses problèmes posés par la démographie allemande, par l’évolution technologique et les impératifs écologiques, par les migrants… avec une classe politique divisée en six partis. Avec un gouvernement faible, une indécision consubstantielle et un protectorat américain plus ou moins défaillant, l’Allemagne livrée à elle-même va se fragmenter. A partir de ce constat dressé sans joie mauvaise, Edouard Husson énonce des recommandations qu’un gouvernement français sorti des routines de la “gouvernance” aurait grand avantage à prendre en considération.

Il faudrait bien entendu cesser de s’enfermer dans une relation bilatérale avec l’Allemagne, cesser de vouloir imiter le prétendu modèle allemand, cesser de croire que l’euro est une monnaie bienfaisante – sur ce point aussi, le livre est riche en rappels cinglants – et surtout, surtout, ne plus se mêler des affaires allemandes. Edouard Husson cite un texte de Heine (5), qui annonce en 1834 les terribles violences dont les Allemands vont en effet se montrer capables. Le poète conseille aux Français de se tenir tranquilles, de ne pas applaudir et de garder l’arme au bras. Ce conseil, nous ne l’avons pas suivi, après le traité de Versailles comme après la chute du Mur de Berlin. Par peur de l’Allemagne, nous avons précipité la catastrophe de l’entre-deux-guerres et c’est toujours par peur que François Mitterrand a voulu “clouer” la main de l’Allemagne par une monnaie qui est devenue l’instrument de la puissance allemande…

Edouard Husson voudrait qu’on en finisse avec la tradition “bainvillo-mitterrandienne” – dans laquelle il n’inclut pas la politique gaullienne – et il y a sur ce passé qui nous concerne de près un passionnant débat à mener avec lui. Mais il serait sage aujourd’hui de retenir le conseil de Heine et de laisser les Allemands résoudre leurs problèmes. Alors nous pourrions avoir avec l’Allemagne des relations de coopération, d’Etat à Etat, qui devraient s’inscrire dans des dynamiques plus larges – par exemple la grande dorsale européenne qui nous invite à resserrer nos liens avec Londres. Edouard Husson lance le grand débat de la reconstruction européenne, qui devra allier, à son exemple, l’intelligence de l’histoire et l’audace des recommencements.

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  1. Edouard Husson, Paris-Berlin, La survie de l’Europe, Gallimard, 2019.
  2. Cf. “Royaliste”, n° 1178 : “Allemagne, sombres perspectives”.
  3. Leadership : l’auteur ne traduit pas le mot, qui désigne ici la capacité de diriger et de décider.
  4. Édouard Husson, Heydrich et la Solution finale, préface de Ian Kershaw, Perrin, 2008, réédition Tempus 2012.
  5. Heinrich Heine, De l’Allemagne, Tel, Gallimard, 1998.

Article publié dans le numéro 1184 de « Royaliste » – février 2020