Largement diffusée par la littérature réactionnaire des deux derniers siècles, l’idéologie familialiste confond, au mépris de la tradition juridique des nations européennes, les dynasties royales et les structures sociales et mentales de la famille patriarcale. C’est ignorer l’opposition radicale entre la morale politique et l’éthique familiale, entre la raison de l’Etat et la logique de l’honneur, entre l’aristocratie et la monarchie. Cette opposition, bien connue en Europe, se manifeste aussi dans les monarchies d’Orient, comme en témoigne une récente prise de position du roi de Jordanie sur les « crimes d’honneur ».

Ainsi, dans la tradition occidentale, la monarchie serait, en tant que telle, ennemie de l’honneur !

L’affirmation ne manquera pas de surprendre, et risque de scandaliser. Traîne dans les mémoires, depuis l’âge scolaire, la référence à Montesquieu désignant l’honneur comme principe du régime monarchique. Et les lecteurs de Bernanos, nombreux parmi nos abonnés, savent la place éminente que ce chrétien royaliste accorde à l’honneur. Mais le mot n’a sans doute pas le même sens dans les Grands cimetières et dans L’Esprit des Lois, beaucoup plus énigmatique que ne le laissent croire les habituelles citations.

Plus prosaïquement, on observera que le concept d’honneur est pour le moins ambigu puisqu’il figure dans la devise de la marine nationale (Honneur et Patrie) et dans celle des SS : « Mon honneur s’appelle fidélité ». Ce qui nous rappelle que les vertus morales n’ont de valeur que selon leurs finalités. Les combattants de la Waffen SS avaient autant de courage que les marins de la France libre, mais c’est la croix gammée des uns et la croix de Lorraine des autres qui établissent le caractère irréductible de leur antagonisme.

C’est l’évidence même, dira-t-on. Ce que nous savons des troupes d’élites nazies exclut d’emblée toute discussion. Mais pourquoi prenons-nous tant de plaisir aux romans de cape et d’épée et aux westerns qui mettent en scène des personnages tellement attachés au « point d’honneur » qu’ils dégainent en un éclair et sont capables d’y sacrifier leur vie ? Certes, l’idée du juste n’est pas absente dans certains de ces duels, qui reproduisent le rite païen du jugement de dieu. Mais on s’entretuait aussi, sur les prés français ou dans la poussière de l’Ouest, pour une insulte, une question de préséance, une affaire de femme, ou de vieilles histoires de familles.

Nous y voici. Les rivalités entre les familles, dans les sociétés traditionnelles, portent sur des questions d’intérêts, mais c’est l’honneur du nom, la dignité du clan, qui conduit le plus souvent à verser le sang. C’est dans les familles que se pratique la religion sacrificielle, nécessairement sanglante, de l’honneur.

Mais que met-on sous ce mot ? Il n’y a pas de définition précise du mot, ni de « contenu » partout identique. L’honneur, dit Montesquieu, c’est « le préjugé de chaque personne et de chaque condition » : chaque personne qui a de l’honneur définit ses propres critères, se soumet à ses propres valeurs, chaque groupe social (et pas seulement la noblesse) fixe ses propres normes, ses règles internes auxquelles tout membre de la communauté doit absolument se soumettre. Il y a un honneur aristocratique, mais aussi un honneur ouvrier (bien travailler, faire de la « belle ouvrage »), et des bandits d’honneur. A chacun, et surtout à chaque groupe, selon son code des devoirs, énoncés « depuis toujours » et préservés par un Chef, que ce soit un chef de famille ou un chef de bande.

L’honneur, écrit encore Montesquieu, «étend ou borne nos devoirs à sa fantaisie ». C’est une défense et une mise en représentation du privilège, au sens étymologique de lex privata, de la loi privée, de la règle éthique fixée par la tradition immémoriale d’une communauté singulière. Dans les familles aristocratiques, on défend son rang, selon la hiérarchie propre au groupe nobiliaire, dans la hantise de la déchéance, dans l’horreur de la mésalliance, dans le mépris affiché pour ce qu’on peut obtenir par l’argent.

Evoquant le banditisme corse traditionnel, Christian Giudici* observe que « l’honneur mériméen valorise les liens du sang, la lignée, aux dépend de l’individu ». Et d’ajouter : « A la collectivité uniforme (pour ne pas dire informe) des citoyens libres et égaux en droit, s’opposent des groupes dont l’identité se forge à travers des parentèles. L’écran des familles occulte la citoyenneté ». D’où le rejet de l’autorité républicaine, comme de toute autorité extérieure au groupe. De Montesquieu à Philippe d’Iribarne* et à Michel Prigent*, tous ceux qui se sont intéressé à la logique de l’honneur, que ce soit à l’âge classique ou dans le monde moderne, soulignent qu’elle est contraire à la religion chrétienne (pourtant ostensiblement pratiquée dans les « grandes familles » sous nos climats), à la morale universelle, au droit, à l’Etat.

L’Eglise catholique et l’Etat monarchique ne s’y sont pas trompés comme le prouve l’interdiction des guerres privées au Moyen Age et le long combat pour faire respecter l’interdiction du duel. L’éthique de l’honneur est celle de la nature (de l’état de nature, non du droit naturel) en ce sens qu’elle est, en tous temps, celle du sang, du rang fixé selon une mythique origine, du dévouement aveugle à la communauté, du droit de vie et de mort exercé par le chef sur les siens, des liens de parentèles et de clientèles, du défi héroïque jeté à la mort, comme ultime épreuve des rivalités violentes entre pairs.

Tout cela s’inscrit dans un monde d’hommes, supérieurs par nature aux génitrices, mais naturellement chargés de protéger les mères, les filles, les sœurs qui transmettent le sang de la lignée. D’où l’obsession du lien avec l’origine, de la pureté du sang. La logique de l’honneur fonctionne toujours selon une dialectique du pur et de l’impur, qui résulteraient de différences « de nature » évidemment imaginaires.

On voit donc que l’éthique de l’honneur et la morale politique commune (le judéo-christianisme, le droit de l’Etat, royal ou non) s’opposent point par point. Contre l’état de nature, le politique. Contre la loi du sang, l’institution qui protège la vie de tous et de chacun. Contre la vengeance sans fin des vendettas, l’autorité judiciaire. Contre les hiérarchies naturellement inégalitaires, l’égalité de chaque être humain devant le Dieu monothéiste, puis devant la Loi fondamentale de l’Etat laïque. Contre la pulsion héroïque de l’être-pour-la-mort, la discipline militaire et la soumission des armes au droit. Contre l’image du paterfamilias héréditaire, la loi successorale qui fait droit à la femme souveraine, le mariage librement consenti, le libre arbitre des citoyennes et des citoyens.

Ce long conflit a libéré sans détruire. L’Etat affranchi des familles aristocratiques est devenu le protecteur de familles diversement structurées. La relation familiale n’est pas étrangère aux dynasties royales qui obéissent à une règle juridique, raisonnée, de succession – par primogéniture mais pas nécessairement « de mâle en mâle ».

On croyait que cette relation complexe était propre aux monarchies occidentales. C’est un fâcheux préjugé, qui fait qu’on se représente les sociétés politiques arabo-musulmanes comme « naturellement » machistes. Or une remarquable enquête de Florence Beaugé*, publiée par Le Monde, indique que l’opposition entre la raison politique et la logique de l’honneur est à l’œuvre en terre d’islam, tout particulièrement dans la monarchie jordanienne.

En Orient, comme naguère en Occident, le « point d’honneur » conduit au meurtre. En Jordanie comme en tant d’autres pays, la jeune fille qui « se conduit mal » porte atteinte à la réputation de toute la famille et, selon une coutume pré-islamique, un des hommes, généralement le frère, doit tuer la malheureuse et le faire savoir. « On efface la souillure en effaçant l’objet de la souillure. Peu importe que la femme soit coupable ou non de ce qu’on lui reproche. Peu importe qu’elle soit en réalité une victime. L’essentiel tient à la réparation publique d’une honte publique », écrit Florence Beaugé qui évoque nombre de cas précis, le plus atroce étant celui du père qui venge l’honneur familial en tuant sa fille, enceinte de ses propres œuvres.

Dans les sociétés méditerranéennes, chrétiennes ou musulmanes, ces meurtres sont rarement punis, ou très légèrement. En Jordanie, l’article 340 du code pénal exempte les auteurs masculins de « crimes d’honneur ». La campagne menée dans le pays pour l’abrogation de cet article a suscité un large écho (la pétition a recueilli 15 000 signatures) mais les députés jordaniens ont refusé de réformer le code pénal.

D’où l’intervention de la famille royale. Le prince Ghazi, cousin et conseiller du roi Abdallah II, et le prince Ali, son demi-frère, ont pris la tête d’une manifestation de masse qui s’est déroulée le 14 février 2000 dans les rues de la capitale. On ne pouvait plus clairement signifier que le roi lui-même est favorable à l’abrogation de l’article 340.

Il ne suffit pas, pour nous, de mettre en valeur le rôle modernisateur de la monarchie jordanienne, et il serait démagogique de présenter le jeune roi comme un partisan de la cause des femmes. Cela parce que le débat sur les crimes d’honneur dépasse largement le schéma étriqué du féminisme et du machisme, typique d’une idéologie qui méprise la complexité anthropologique. L’exemple jordanien montre comment l’Etat légitime, ici monarchique et royal, ailleurs seulement mon-archique, joue un rôle décisif pour la protection des personnes, dans le respect des principes universels (l’interdiction de tuer, de faire justice par soi-même), pour la reconnaissance des individus à l’égard du clan et de son chef, pour l’égalité des hommes et des femmes. Tout affaiblissement du pouvoir politique ruine ces sauvegardes et ces progrès.

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Pour en savoir plus :

L’article de Florence Beaugé, dans Le Monde du 5 avril 2001, p. 15.

Nicolas Giudici, Le Crépuscule des Corses, Grasset, 1997. Présenté dans Royaliste n° … A partir du cas de la société corse, un remarquable essai d’anthropologie du monde méditerranéen.

Philippe d’Iribarne, La logique de l’honneur, Gestion des entreprises et traditions nationales, Le Seuil, Points Essais, 1993. Un classique, d’une pleine actualité, sur la tradition ouvrière en France, en Hollande et aux Etats-Unis. Entretien avec l’auteur dans Royaliste

Michel Prigent, Le héros et l’Etat dans la tragédie de Pierre Corneille, PUF, 1987. Excellente thèse consacrée au combat, nécessairement tragique, de la raison (juridique) de l’Etat contre le désordre héroïque.

 

Article publié dans le numéro 771 de « Royaliste » – 2001