L’effondrement de l’Union soviétique avait fait naître l’espoir d’une réunion des deux moitiés de l’Europe. Au cours des années quatre-vingt-dix, la violence des thérapies de choc dans l’ancien bloc socialiste et l’éclatement sanglant de la Yougoslavie ont marqué l’échec de cette ambition historique. 

Bratislava, juin 1993. J’écoute le jeune directeur de la Banque centrale de Slovaquie, dans son très modeste bureau. Fracas. D’un coup de pied, on ouvre la porte. C’est un homme, grand, corpulent, quelque peu débraillé, qui porte une lourde serviette de cuir. L’intrus marmonne une excuse en anglais et s’en retourne. « La Banque mondiale !», me dit le directeur avec un sourire lassé.

Budapest, même époque. Convié à suivre une mission du patronat français, je rejoins l’hôtel Hilton et monte dans un car confortable en compagnie d’une trentaine de personnes. Une heure plus tard, nous nous arrêtons devant une petite usine, près d’un village. Une entreprise française s’y est installée pour y fabriquer des sacs à dos. J’entre le premier dans un atelier de découpe et je vois des ouvrières enfiler en hâte leur gant de sécurité. Pendant que le contremaître français donne des explications techniques, toutes gardent les yeux baissés sur leur travail. Dernier sorti, je vois les têtes qui se relèvent et la haine dans les yeux. En raccompagnant le groupe, le contremaître souligne l’un des gros avantages de la délocalisation : « Ici, pas de salaire minimum. Et les congés, c’est moi qui les donne. Quand je dis qu’on travaille le jour de Noël, personne ne discute ». Les patrons s’extasient.

Moscou. Aéroport de Sheremetyevo. Dans la file d’attente pour le Tupolev Moscou-Kiev, les conversations roulent bon train. En français, en anglais, on ne discute pas de joint-ventures, de prix, d’investissements. Experts et hommes d’affaires n’ont qu’un sujet de conversation : les filles qu’on trouve dans les hôtels et les bars, cent dollars la nuit, vraiment pas cher ! Oui, d’innombrables jeunes filles, ouvrières, étudiantes, se prostituaient « pour pas cher » à Moscou, à Kiev, à Bucarest, à Minsk… parce qu’elles n’avaient pas trouvé d’autre métier pour vivre et faire vivre leur famille.

Ces trois souvenirs, je les choisis parmi tant d’autres que j’ai gardés de plusieurs semaines de mission en Europe centrale et orientale, en vue des deux rapports présentés au Conseil économique et social en 1992 et 1994(1). L’idée directrice était simple : l’effondrement de l’Union soviétique permettait de concrétiser le projet gaullien d’Europe de l’Atlantique à l’Oural. C’est dans cette perspective que François Mitterrand avait lancé l’idée d’une Confédération européenne, dès le 31 décembre 1989, puis préparé les Assises de Prague des 13 et 14 juin 1991. Il fallait donc une « théorie des ensembles européens » qui avait, selon moi, un fondement culturel. C’est sur l’unité de la culture européenne – sommairement évoquée dans mon premier rapport – qu’il était possible de nouer des relations politiques et d’organiser des coopérations économiques, fructueuses pour tous.

Du printemps 1991 au printemps 1994, j’ai parcouru l’Est européen, rencontré des centaines de personnalités, consulté d’innombrables documents. Chemin faisant, trois constats encourageants pouvaient être faits. L’Est et l’Ouest parlaient le même langage, et le dialogue dans la République des idées européennes se renouait avec bonheur. La puissance commerciale allemande, qui inquiétait tant le gouvernement français, pouvait être contenue par la France, partout très attendue – même par les pays qui éprouvaient à notre égard un ressentiment historique. Dans tous les domaines, les initiatives françaises, encore trop peu nombreuses, étaient et seraient intelligemment présentées et mise en œuvre par nos diplomates, nos ingénieurs et les entrepreneurs, qui se prenaient de passion pour le pays dans lequel ils opéraient.

Cependant, l’Union européenne selon le traité de Maastricht – conçu pour « bien encadrer l’Allemagne », comme me le disait notre ministre des Affaires étrangères – posait le très difficile problème de son articulation avec les nations de l’Est européen. Sans pouvoir examiner ici tous les aspects de cette difficulté, je dirais simplement que la France avait à faire le choix résolu d’une politique intergouvernementale contre les fantasmes aujourd’hui avérés de l’intégration européenne afin de transformer les structures de l’Union.

Hélas, François Mitterrand soutenait trop mollement le projet de Confédération européenne qui échoua dès 1991, sous la pression conjuguée des Etats-Unis, de l’Allemagne et des nations de l’Est qui voulaient avant tout rejoindre l’Otan. Hélas, je voyais au cours de mes voyages les dégâts provoqués par les envoyés de l’Union européenne et du Fonds monétaire international. Les retrouvailles des deux moitiés de l’Europe s’abîmaient dans l’inflation des experts. Bruxelles envoyait de jeunes messieurs parfaitement habillés, fort bien payés, logés dans des hôtels de luxe, jouissant de leur importance. Ces « commissaires politiques » d’un nouveau genre délivraient, sous étiquette néo-libérale, des injonctions sur l’état de droit et le « passage au marché » par les privatisations forcenées, le rejet des programmes de grands travaux et l’apologie de la petite entreprise. « Si, du moins, ils prenaient la compagnie nationale ! », me disait un ministre hongrois. Mais ces jeunes gens préféraient le confort de la Lufthansa et de la Sabena.

Plus âgés, les représentants du FMI appliquaient, avec un aimable fanatisme, les programmes d’ajustement structurel mis au point par leur institution : restriction de l’offre de monnaie et dévaluation, réduction des déficits publics et de la dette, baisse des salaires, création de marchés financiers… Ces thérapies de choc sacrifiaient à la fois l’industrie nationale et une grande partie de la population. Le « passage au marché » favorisait les entrepreneurs mafieux et les prédateurs étrangers. J’ai vu, en Roumanie, les représentants de grands groupes se concerter en vérifiant que les partenaires locaux avaient reçu toute « l’huile » nécessaire, car la libre concurrence, vantée par les apparatchiks bruxellois, consistait à corrompre plus que le rival. « Huiler les rouages », telle était la recette, très loin des théories de Ricardo et de Milton Friedman.

Les envoyés de Bruxelles et de Washington méprisaient les peuples, avec une arrogance aussi visible que celle d’un ministre macronien face à une escouade de citoyens en colère. Ces Bulgares, ces Tchèques, ces Russes, n’étaient à leurs yeux que de pauvres types abrutis par le communisme, qu’il fallait sauver de leur paresse congénitale et rééduquer autant que possible. Les peuples libérés de la bureaucratie soviétique voyaient que les anciennes élites se recyclaient dans les nouveaux « Etats de droit » ou s’enrichissaient grâce aux privatisations. A Kiev, j’ai rencontré Ivan Vratch, vieux militant de l’indépendance ukrainienne. Il était seul dans sa modeste demeure, déjà oublié, alors que les vieilles buses bréjnéviennes de l’équipe Koutchma occupaient les ministères. A Saint-Pétersbourg, à l’Institut Smolny, deux jeunes gestionnaires typiques de la nouvelle Russie dissertaient sur les entreprises privatisables avec l’impudence de vendeurs de bagnoles d’occasion dans un film américain des années cinquante…

Que fallait-il faire ? Dans mon rapport sur les relations économiques, j’avais proposé que la France mettent en valeur son modèle associant les entreprises publiques et le secteur privé, envoie en mission ses économistes – je pensais aux hétérodoxes – pour contrer les néolibéraux, pèse de tout son poids pour réorienter la stratégie des institutions financières internationales, incite la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD) à financer en priorité les équipements publics, contraigne Bruxelles à réorienter les programmes d’assistance PHARE et TACIS, mette en valeur ses réalisations dans le domaine de l’économie sociale… L’ensemble de ces actions, que je ne peux toutes citer, était lié aux propositions que j’avais faites en matière de relations culturelles.

Les gouvernements de gauche, puis, de droite, se contentèrent, envers l’Est, d’un programme minimum. L’avenir de la grande Europe n’intéressait guère une classe dirigeante absorbée par les affaires bruxelloises, obsédée par le prétendu « modèle allemand » et surtout préoccupée, à l’intérieur, par la succession de François Mitterrand. On ne voulut pas empêcher les Allemands de mettre le feu à la Yougoslavie. On laissa les pires intellocrates parisiens parler au nom de la France. On reprit la dogmatique imbécile et meurtrière du néo-libéralisme, en invoquant le réalisme », mais sans jamais reconnaître que les recettes imposées par le FMI et par les apparatchiks de l’Union européenne engendraient d’insupportables misères et de silencieuses humiliations.

Ces échecs violents trouvent leur conclusion provisoire dans l’ouvrage que viennent de publier Ivan Krastev et Stephen Holmes(2). Nous, gens de l’Ouest, avons imposé à l’Est européen un modèle « libéral », réputé excellent dans ses objectifs et prescriptions. Alors que le « socialisme réel » n’avait jamais pu exister, on a fait la promotion d’un libéralisme réel qui avait l’Allemagne comme terre d’élection. Au nom de cette idéologie assortie d’un discours sur la fin de l’Histoire, on a condamné les appartenances nationales, les tentatives de reconstruction des Etats nationaux et la belle ambition d’un projet politique commun à l’ensemble des peuples de l’Europe. Le « passage au marché » portait en lui la promesse de vivre tous les bonheurs d’une « économie de marché » …

Rien ne s’est passé comme prévu. A l’Est, écrivent Ivan Krastev et Stephen Holmes, des citoyens de plus en plus nombreux ont trouvé plus simple d’aller vivre tout de suite dans le pays-modèle, plutôt que de s’échiner à construire dans leur propre patrie une réplique du modèle allemand. Mais ces émigrants ont découvert les duretés et les misères du paradis ouest-européen, puis la grande crise financière de 2008 a détruit les illusions. L’Est a continué d’enregistrer d’irrésistibles mouvements d’émigration, tandis que se présentaient, soudain et massivement, ceux qui fuyaient les guerres du Proche-Orient. En Pologne, en Hongrie, le moment illibéral est la conséquence de l’idéologie, des pratiques, des carences et des impostures du libéralisme occidental. C’est ce qu’il faut tenter de comprendre si l’on veut, après l’effondrement de l’Union européenne, refaire l’unité de notre continent.

(A suivre)

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(1). Le rapport présenté en décembre 1992 portait sur « Les relations culturelles entre la France et l’Europe centrale et orientale » ; celui d’avril 1994 concernait les relations économiques avec le même ensemble de pays. Tous deux ont été publiés à La Documentation française.

(2). Cf. Ivan Krastev, Stephen Holmes, Le moment illibéral, Fayard, 2019.

Article publié dans le numéro 1180 de « Royaliste » – Décembre 2019