Sur la Russie comme sur tant d’autres pays, les directeurs de l’opinion publique pèchent par généralisations abusives. D’un côté, on célèbre tous ceux qui demandent à Poutine de partir. De l’autre, on dénonce comme agents ou complices du Kremlin tous ceux qui émettent des doutes sur la cohérence de l’Opposition, soulignent le redressement de l’économie russe et insistent sur la nécessité, pour la France, de coopérer plus activement avec la Fédération de Russie. C’est confondre deux types d’analyse.

La vie politique russe, pour qui n’en est pas le spécialiste, relève soit du jugement personnel sans conséquences, soit de la campagne d’opinion menée depuis la France en faveur de tel ou tel groupe. Au risque de décevoir ceux qui exigent sur la Russie une prise de position claire et nette, j’avoue que mes opinions sur la politique russe varient au fil du temps et des événements. J’ai longtemps regardé la Russie depuis le Tadjikistan et le Kirghizstan, avec les yeux d’amis qui partaient ou revenaient d’immigration. J’ai un peu voyagé en Russie et j’ai des amis russes, plutôt rebelles, mais je ne saurais dire si je suis russophile. Quant aux chefs d’Etat, mes sentiments et convictions royalistes me mettent à l’abri de toute idolâtrie.

Cela dit, Vladimir Poutine a été régulièrement élu en 2012 et sa légitimité démocratique me paraît plus solidement établie que celle du roi d’Arabie saoudite. Pour la première fois dans leur histoire, les Russes ont le choix entre plusieurs projets politiques : celui du parti libéral, Iabloko ; celui de Vladimir Poutine et du parti majoritaire, Russie unie ; celui du parti nationaliste de Jirinovski, celui du Parti communiste… Mon point de vue, tout à fait personnel, est qu’il manque à la Russie un grand parti socialiste et démocratique. Peut-il résulter de l’évolution interne du Parti communiste ou cette formation empêche-t-elle l’apparition d’un tel parti ? Se formera-t-il à partir d’une fraction de l’opposition extraparlementaire ? Je ne sais. Si le programme d’un socialisme démocratique susceptible de convenir à la Fédération de Russie pouvait être défendu par un candidat lors de la prochaine présidentielle, je le regarderais sans doute avec sympathie… Ce sont là les supputations d’un observateur assez lointain, qui estime que les journalistes et les citoyens français devraient concentrer leur attention sur les enjeux diplomatiques en Europe continentale.

Le débat sur les relations franco-russes est beaucoup plus important pour l’avenir de la France et de l’Europe que l’échange d’opinions plus ou moins bien formées sur la vie politique russe. Le gouvernement français est sur ce point comme sur tant d’autres excessivement fluctuant – on signe des contrats et on ne va pas à Sotchi – mais la pensée dominante en France est quant à elle d’une grande clarté : la Russie est l’adversaire, selon une conception manichéenne qui oppose la Russie et l’Europe ou plus largement la Russie et l’Occident. C’est là une prise de position géostratégique qui conduit à répliquer sur le même plan, hors des sentiments qu’on éprouve pour un pays, son gouvernement et ses habitants :

L’opposition entre la Russie et l’Occident est dénuée de sens pour une simple raison : l’Occident n’existe pas (1).

L’opposition entre la Russie et l’Europe est non moins absurde : qu’elle soit tsariste, soviétique ou « poutinienne », la Russie est en Europe parce qu’elle participe à l’équilibre du continent européen et à la culture européenne (2).

Ce qui est problématique, c’est la relation entre l’Union européenne et la Fédération de Russie qui a connu une brève période de tension lors des manifestations de novembre-décembre 2013 en Ukraine. Provoquée par l’échec des négociations sur l’accord d’association entre l’Ukraine et l’Union européenne, l’occupation de la place de l’Indépendance à Kiev et les manifestations dans d’autres villes du pays ont fait l’objet dans les principaux médias français d’un récit schématique : un mouvement pour l’Europe s’est déclenché avec le double rejet de Moscou et du gouvernement corrompu qui a renoncé à signer l’accord. Sans omettre une courte évocation de l’Ukraine, pays divisé, nos médias ont braqué leurs projecteurs sur Kiev et laissé les envoyés spéciaux commenter les événements avec l’empathie qu’ils éprouvent lorsqu’on les envoie auprès de bons manifestants (3). Du coup, l’Ukraine a été traitée de la même manière que la Russie : on a condamné l’attitude du président ukrainien, Victor Ianoukovitch,  en oubliant de dire qu’il bénéficiait de l’appui du gouvernement et du Parlement ; on a célébré des manifestants qui occupaient des bâtiments publics ou tentaient de les prendre d’assaut sans rappeler que ces actes insurrectionnels seraient violemment réprimés par les oligarques de Madrid, de Lisbonne, d’Athènes et de Paris s’ils se déroulaient dans ces capitales ; on a glorifié l’Opposition comme si elle était uniquement composée de citoyens honnêtes, de patriotes exemplaires et de démocrates sincères.

A la suite de Bruxelles, qui exigeait la libération de Ioulia Timochenko, les grands médias parisiens ont présenté l’égérie de la « révolution Orange » comme l’un des chefs de l’Opposition en omettant d’expliquer les raisons de son emprisonnement. Comme Mikhaïl Khodorkovski de l’autre côté de la frontière, Ioulia Timochenko est une voleuse de grande envergure, condamnée à sept ans de prison pour abus de pouvoir. Peu suspect de sympathies pour les autorités ukrainiennes, « Mediapart » rappelait en novembre 2013 qu’à la fin du siècle dernier la princesse du gaz avait détourné au moins 200 millions de dollars lors d’opérations montées avec Pavel Lazarenko, ancien Premier ministre condamné en Suisse en 2000 et aux Etats-Unis en 2004 pour blanchiment, fraude et extorsion de fonds (4).

On a souligné l’honnêteté de Vitali Klitschko, qui dirige l’Alliance démocratique ukrainienne (Udar) mais « Le Monde » omet de dire que cette formation est soutenue par la CDU et la Fondation Konrad Adenauer, ce qui laisse planer un doute sérieux sur son indépendance.

On a indiqué la participation du « parti ultranationaliste » Svoboda aux manifestations mais « Le Monde » a attendu le 18 décembre pour nous expliquer « comment les ultranationalistes ukrainiens ont investi le mouvement pro-européen » en écrivant que « sur Maïdan, depuis quatre semaines, les drapeaux ukrainiens et européens sont sérieusement concurrencés par ceux – rouge et noir – de l’Armée insurrectionnelle d’Ukraine (UPA), branche armée de l’Organisation des nationalistes ukrainiens (OUN), qui collabora avec l’occupant allemand pendant la Seconde Guerre mondiale par antisoviétisme (…) ».

On a en revanche oublié de signaler que le Parti communiste d’Ukraine (15% des voix aux élections législatives d’octobre 2012) se vantait d’avoir recueilli trois millions et demi de signatures contre l’accord avec l’Union européenne. Même si les chiffres véritables sont inférieurs, le fait méritait d’être relevé… sauf s’il s’agissait de mener, au « Monde, à « Die Welt », à « Libération », une opération de propagande visant à déstabiliser le pouvoir légal. Un tel projet pouvait à la rigueur se justifier, si les médias mainstream – j’emploie ce mot à dessein – et plusieurs gouvernements avaient eu l’ambition d’assurer à l’Ukraine une démocratie authentique et une réelle prospérité.

Tel n’a pas été le cas. L’opération occidentaliste de soutien au mouvement de Maïdan doit être dénoncée pour ce qu’elle est : une pure et simple imposture.

(à suivre)

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(1)    Cf. sur ce blog : http://www.bertrand-renouvin.fr/lintrouvable-occident-dhakim-el-karoui/

(2)    Cf. la partie historique de mon rapport aux Conseil économique et social sur « Les relations culturelles entre la France et l’Europe centrale et orientale », La Documentation française.

(3)    Bien entendu, il y a eu de très bons reportages dans la presse française, notamment celui de Laurent Geslin sur le site Mediapart   : http://www.mediapart.fr/journal/international/051213/en-ukraine-lopposition-cherche-maintenir-le-mouvement

(4)    Cf. l’enquête publiée le 24 novembre 2013 sur Mediapart : http://www.mediapart.fr/journal/international/241113/ukraine-sur-la-piste-des-avoirs-detournes-par-ioulia-timochenko