Les « révélations » concernant le passé militant et la famille de Lionel Jospin ne sauraient alimenter la polémique contre la politique de l’actuel Premier ministre ni peser dans le jugement qui devra être porté sur le bilan et le programme d’un futur candidat à la présidence. Les opinions et les engagements plus que douteux de Robert Jospin conduisent cependant à s’intéresser aux errements du pacifisme et à reconsidérer la manière dont a été construite l’opposition entre la droite et la gauche.

Passons aussi vite que possible sur ce qui fait le bonheur des éditeurs et des échotiers : l’itinéraire politique de Robert Jospin, père du premier ministre, militant pacifiste des années trente tombé comme tant d’autres de ses camarades dans la collaboration puis le soutien à Paul Rassinier, pacifiste comme lui et premier négationniste français.Bien entendu, il n’y a pas d’hérédité des erreurs politiques, ni déterminisme familial et Lionel Jospin n’est responsable que de ses propres choix et engagements politiques.

Par conséquent, nous ne rendrons pas compte des biographies* récemment publiées (1) et nous prendront simplement prétexte des errements de Robert Jospin pour relire, en compagnie de plusieurs historiens, les pages trop souvent occultées de l’histoire de la gauche au XX ème siècle. Le voile d’oubli volontairement jeté par la famille de gauche sur certaines de ses traditions et les comportements de nombre de ses grands hommes lui a permis de se construire une magnifique « identité narrative » – autrement dit une édifiante manière de se raconter son histoire et de mettre en valeur sa contribution, toujours juste et décisive, à la vie politique de la nation.

Hélas, comme toutes les autres familles politiques, celles qui constituent la gauche française ont eu leur lot de déviances coupables et d’aveuglements inexcusables. Elles sont à relever d’autant plus sèchement que nous avons eu à subir, pendant des décennies, les leçons inspirées par la bonne conscience des radicaux et des socialistes – le cas des communistes, bien connu, méritant à tous égards une analyse particulière.

Cette inaltérable bonne conscience se fonde sur une thèse tenue pour quasi-évidente par les courants dominants de l’historiographie française - celle du combat toujours recommencé entre « deux France ». Il y aurait pleine continuité du dreyfusisme à la Résistance, et cette France de gauche s’opposerait à la France de droite qui serait restée honteusement fidèle à elle-même dans l’antidreyfusisme, l’antisémitisme, le pétainisme et la collaboration. Ce schéma est familier aux Français : c’est celui qui a une nouvelle fois prévalu face à la poussée national-populiste, et d’autant plus facilement que l’extrême droite a toujours cultivé avec soin le complexe du vaincu. Ainsi, la fameuse exclamation de Maurras après sa condamnation (« C’est la revanche de Dreyfus ») a été largement exploitée par l’historiographie de gauche et elle a entretenu les satisfactions moroses des « vaincus de la Libération ».

Or la thèse de l’éternel combat des mêmes contre les mêmes est fausse. Quant à la famille royaliste, François-Marin Fleutot* a montré à la fois la grande complexité des itinéraires militants et la part prise par des royalistes de diverses sensibilités à la Résistance : grâce à lui, on s’aperçut que les représentants archétypiques de la droite (militaires, nobles, militants des Ligues nationalistes) n’étaient pas des cas isolés parmi les Résistants mais avaient constitué une belle et bonne part de l’Armée des ombres.

Bien entendu, il ne s’agit pas de rivaliser dans l’ardeur patriotique, mais au contraire de renoncer aux captations d’héritage en reconnaissant à chaque famille politique sa contribution à la gloire commune sans taire les erreurs et les fautes commises par certains.

L’ouvrage récemment publié par Simon Epstein* apporte une contribution décisive à ce travail critique. Cet historien, directeur du Centre international de recherches sur l’antisémitisme à l’Université hébraïque de Jérusalem, s’est attaché à retracer les itinéraires de plusieurs dizaines d’hommes de gauche, surtout des dreyfusards, mais aussi des anarchistes et des syndicalistes d’avant 1914 et des représentants des courants pacifistes des années trente – qu’il a suivis tout au long des années noires.

La recherche provoquera autant de surprise que celles menées sur la droite pendant l’Occupation. « On savait bien » que Charles de Gaulle, Leclerc de Hautecloque et d’Estienne d’Orves ne venaient pas de la gauche ; « on savait bien » que d’importants collaborateurs étaient issus du socialisme (Marcel Déat) et du communisme (Jacques Doriot) mais toutes ces figures étaient rangées parmi les rares exceptions à la lutte toujours recommencée entre les « deux France ».

Simon Epstein n’ignore pas plus la droite pétainiste (Charles Maurras, Xavier Vallat) et collaborationniste (Joseph Darnand, Lucien Rebatet) qu’il ne méconnaît la Résistance de droite – le livre de François-Marin Fleutot étant judicieusement cité. Mais le travail de l’historien israélien fait apparaître l’importance et l’influence, entre 1940 et 1944, de ceux qui sont passés du dreyfusisme à l’antisémitisme, du syndicalisme au vichysme, du pacifisme à la collaboration.

Parcourons la liste des syndicalistes d’action directe de la Belle Epoque, qui s’inscrivent dans le droit fil de l’anarchisme proudhonien : Georges Yvetot, figure emblématique de l’antimilitarisme, sera enterré pendant l’Occupation en présence d’officiers allemands, et Hubert Lagardelle sera ministre du Maréchal dans le second gouvernement Laval. En 1942, la presse collaborationniste de gauche saluera avec émotion la disparition de Sébastien Faure, qui fut la principale figure de l’anarchisme entre les deux guerres et Francis Delaisi, théoricien et militant influent du syndicalisme d’action directe, deviendra ouvertement hitlérien.

Ouvrons l’annuaire des dreyfusards (parmi lesquels figure le royaliste Jacques Bainville) et nous aurons de vilaines surprises : l’écrivain Victor Margueritte vire au pétainisme, Henri Béraud est condamné à mort à la Libération, Urbain Gohier cultive son antisémitisme jusqu’à la frénésie de même que Georges Montandon, Alphonse de Chateaubriand verse dans la mystique nazie, le symboliste Edouard Dujardin et l’historien Louis Bertrand seront des nazis déclarés.

Nombre de pacifistes de l’entre-deux-guerres, munichois et signataires de l’appel « paix immédiate » de 1939, préféreront une Europe pacifiée à sa manière par le Troisième Reich à la lutte de libération comme le montre par ailleurs Jean-Pierre Biondi* dans un ouvrage consacré à la « grande dérive » pacifiste. Les cas de Robert Jospin et de Claude Jamet sont bien connus. Mais il faut avant tout incriminer le philosophe Alain, maître à penser du radicalisme et inspirateur du pacifisme, « professeur de lâcheté » selon le mot de Jean-Toussaint Desanti, trop atteint par les fatigues de l’âge pour jouer un rôle pendant l’Occupation mais qui, en juillet 1940, écrivit dans son journal ces lignes terribles : « J’espère que l’Allemand vaincra ; car il ne faut pas que le général de Gaulle l’emporte chez nous. Il est remarquable que la guerre revient à une guerre juive, c’est-à-dire à une guerre qui aura des milliards et aussi des Judas Macchabées ». Alain donnera en 1942 son adhésion à la Ligue de la pensée française, créée par un de ses disciples, le collaborateur René Château.

Enfin Simon Epstein établit avec précision que Pierre Laval, l’Amiral Darlan et Philippe Pétain n’étaient en rien des hommes de droite. Pour le premier, le fait est patent : la carrière

de Laval commence à l’extrême gauche, se poursuit à la SFIO puis dans une action ministérielle marquée par le pacifisme. François Darlan est né dans une famille républicaine,il sera le chef de cabinet de Georges Leygues (un ancien dreyfusard) puis du ministre de la marine du Front populaire. Blum tient en haute estime ce militaire partisan de l’Espagne républicaine, dénoncé à droite comme un « Amiral rouge ».

Philippe Pétain fut quant à lui un officier qui avait la confiance des dreyfusards et il confiera pendant l’Occupation qu’il a toujours cru à l’innocence de Dreyfus. Comme François-Marin Fleutot l’avait déjà souligné, le vainqueur de Verdun est, de tous les Maréchaux de France, le seul qui ait été républicain : il avait d’ailleurs le soutien des milieux de gauche dans les années trente et reçut même celui du Parti communiste lorsque, nommé ambassadeur en Espagne, il subit une rebuffade de Franco.

Démonstration est faite. La thèse des « deux France » ne tient pas debout, le rôle des collaborateurs de droite a été surestimé, la collaboration de gauche frappe par son importance et par la cohérence de certains de ses animateurs – notamment ceux qui appliquent jusque dans ses extrêmes conséquences la doctrine pacifiste. Plutôt Hitler que le Front populaire disait-on dans certains milieux de droite. Plutôt Hitler que la guerre, proclamait-on chez les ultras du pacifisme…

Cette relecture de l’histoire devrait tempérer le moralisme d’une certaine gauche. Mais il serait regrettable qu’elle rouvre des plaies anciennes dans les diverses familles politiques française et chez les héritiers de ceux qui se sont engagés à tort entre 1940 et 1945. S’il y a une réflexion à mener, c’est à partir de la phrase, profonde et belle, de Léon Blum : « Toute épreuve est nouvelle, et toute épreuve trouve un homme nouveau ».

Quelles que soient nos convictions et nos fidélités, nous demeurons capables du meilleur et du pire.

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POUR EN SAVOIR PLUS

Claude Askolovitch, Lionel Jospin, Grasset, 2001.

Jean-Pierre Biondi, La mêlée des pacifistes, la grande dérive, Maisonneuve et Larose, 2000.

Simon Epstein, Les dreyfusards sous l’Occupation, Albin Michel, 2001.

François-Marin Fleutot, Des royalistes dans la Résistance, Flammarion, 2000.

Claude Llabres, La Dépêche du Midi et René Bousquet, Fayard, 2001.

 

Article publié dans le n° 777 de « Royaliste »


[1]Les astérisques renvoient à la bibliographie publiées en fin d’article.

[2]