L’offensive menée par le Medef et par l’Association française des entreprises privées (AFEP) impressionne par son ampleur et par sa cohérence. Nous sommes en présence d’un groupe de pression politique et idéologique qui dispose de nombreux relais dans l’Etat et qui contrôle la quasi-totalité de la presse écrite nationale, des radios et les chaînes privées de télévision. Ces dernières considèrent l’information comme un « produit marketing comme un autre», selon la délicate formule du propriétaire de BFM TV. Il va sans dire que les commentaires des « experts » de ces médias vont à l’appui du « marketing » des détenteurs du capital.

Comme les chroniqueurs des chaînes publiques diffusent largement la Pensée correcte, comme les dirigeants syndicaux ne sont interrogés qu’à l’occasion des grèves et des manifestations, l’avantage donné au patronat est considérable. Depuis longtemps, il a imposé son langage, par lequel il forge la réalité qui lui convient : les cotisations sociales qui impliquent le principe du salaire différé ont disparu dans la masse des « charges » et le fameux « coût du travail » fait oublier l’apport inestimable des salariés à l’entreprise : ils la font exister, jour après jour, par leur travail. Qu’importe ces vérités : une propagande quotidienne nous affirme que le patronat est seul en mesure d’éviter à la France le déclin.

C’est oublier que le patronat n’est pas uni : les petites entreprises ne peuvent pas se délocaliser, à la différence des grandes, ce qui provoque entre elles de durs affrontements. Quant à la France, elle apparaît parfois dans un discours ou sous la plume d’un intellectuel à gages, mais les invocations répétées à la mondialisation sont une manière de dire que la nation française n’est plus la préoccupation des grands patrons – sauf lorsqu’il s’agit de demander à l’Etat des privilèges et des subventions. Double langage : on revendique l’absolue liberté, mais on exige l’assistance permanente.

L’absolue liberté prend de plus en plus nettement l’allure de la fuite. Les médias, toujours serviles, font grand cas de ces entrepreneurs qui franchissent la Manche pour payer moins d’impôts. Et du côté du capitalisme financier, la tendance dominante est au sauve-qui-peut en Europe du sud. La Grèce connaît des fuites massives de capitaux et la Banque d’Espagne a récemment constaté que 247 milliards d’euros étaient sortis du pays entre janvier et août 2012 et 398 milliards au cours de l’année précédente. Si les spéculateurs y trouvent leur avantage, ils n’hésiteront pas à quitter la France.

Il faut bien sûr dénoncer l’absence totale de patriotisme que révèlent ces comportements mais ce sera en vain : le haut patronat n’est plus sensible à l’intérêt national. En revanche, il serait nécessaire de démontrer aux chefs d’entreprises qui travaillent en France, par nécessité ou par choix, que le « choc de compétitivité » voulu par le Medef et l’AFEP sera désastreux pour l’économie française et pour eux-mêmes. Supprimer des dizaines de milliards de cotisations patronales, c’est augmenter en proportion les impôts des contribuables : la baisse de leur pouvoir d’achat entraînera une diminution de leurs dépenses d’équipement et de consommation. Pourtant, c’est bien déflation que vise le patronat, obsédé par le prétendu modèle allemand.

Il va sans dire que nous ne défendons pas le statu quo. Face au patronat déflationniste, face aux banques qui restreignent le crédit et qui spéculent à tout-va, il faut changer la donne, pour la nation comme pour ses chefs d’entreprise. Un gouvernement réellement socialiste commencerait par protéger souplement l’activité économique nationale – tant que nos partenaires européens ne voudront rien entendre – et nationaliserait les banques afin que les entreprises et les particuliers puissent disposer de crédits à bon marché. Le retour au franc et une forte dévaluation redonnerait à la France un bel avantage compétitif et la nationalisation des secteurs-clés offrirait aux entreprises sous-traitantes des débouchés à long terme. Plus généralement, la planification nationale assurerait la solidité des plans conçus par les entreprises, qui bénéficieraient de prévisions économiques générales et de certitudes quant aux investissements publics.

A quand un mouvement patriotique des entrepreneurs français ?

Editorial du numéro 1022 de « Royaliste » – 2012