Vouées à l’extinction par la sociologie marxiste, les classes moyennes furent le cœur du moteur égalitaire français. L’oligarchie ultralibérale, qui prétend les défendre, veut-elle les noyer dans une « classe de masse » globalisée ?

 Depuis plus d’un siècle, le débat sur les classes moyennes n’a jamais cessé et les controverses idéologiques, amplifiées par les médias, répandent plus de perplexité que de certitudes. La mise au point de Philippe Arondel (1) est d’autant plus précieuse que cet économiste engagé dans l’action syndicale indique des évolutions appelant des réponses politiques précises.

Les classes moyennes forment depuis qu’elles existent un ensemble flou, tantôt glorifié, tantôt honni par les idéologies concurrentes. On se souvient que les marxistes vouaient le « petit bourgeois » à l’extinction par immersion dans la classe ouvrière ou par récupération capitaliste. La sociologie marxiste n’est plus prépondérante mais son mépris du petit-bourgeois se retrouve, intact, dans l’aversion de la gauche branchée pour le « beauf ».

Contre cette pure représentation idéologique et les préjugés sociaux qu’elle induit, Philippe Arondel rappelle que Gustav Schmoller avait montré, dans l’Allemagne  wilhelminienne, la réalité complexe des classes moyennes – celle d’un groupe social divisé entre un pôle supérieur et un pôle intermédiaire, travaillé par le développement rapide d’un salariat qualifié, en liaison avec la révolution technique, la multiplication des services et la croissance des organisations bureaucratiques.

Ces classes moyennes se sont progressivement affirmées au cours du 20ème siècle. Sous la Troisième République, le Parti radical exprime les idées et représente les intérêts d’un groupe médian, méritocratique et jacobin, celui des « petits » en lutte contre les « gros », beaucoup plus allergique qu’on ne l’a dit aux ligues d’extrême-droite. A la même époque, le christianisme social souligne quant à lui le rôle apaisant d’un groupe central dans toute nation menacée par la guerre sociale… Bien entendu, c’est avec les Trente Glorieuses que les classes moyennes ont connu leur apogée. A l’encontre de la mythification « progressiste » et du dénigrement ultralibéral, Philippe Arondel souligne que ces années « ne furent point celles d’un égalitarisme forcené, encore moins celles d’une forme nouvelle de dépérissement du rapport marchand et capitaliste traditionnel, mais bien plutôt celles de la recherche – jamais achevée d’une certaine manière – d’un équilibre tout à la fois stable et instable offrant à chacun, via la démocratisation scolaire notamment, la possibilité d’une mobilité volontaire et naturellement, organiquement, si l’on ose dire, ‘sécurisée’ ».

Dans la société de production et de consommation de masse, il y a peu de riches, peu de pauvres et beaucoup de moyens, chacun restant à sa place mais poursuivant les mêmes rêves de bien-être dans le cadre démocratique de la République gaullienne et s’élevant régulièrement comme une foule sur un escalier mécanique. Sous l’égide de l’Etat protecteur et de sa haute fonction publique, le salariat se développe massivement, les professeurs, les ingénieurs et les cadres sont les éléments moteurs d’une dynamique sociale qui intègre nombre de femmes et qui fait travailler sa classe ouvrière sur le mode fordien. Comme tout compromis social, celui des Trente Glorieuses était instable. Dans les années soixante, on voudrait « changer la vie », en finir avec les cadences infernales du travail à la chaîne et la « nouvelle classe ouvrière » analysée par Serge Mallet croit qu’elle va entrer dans « l’âge de l’autogestion » dont Pierre Rosanvallon se fait le prophète. L’esprit de Mai est utopique et anti-étatiste…

Alors que le Parti communiste manque son tournant idéologique, le Parti socialiste saisit l’esprit du temps et le cultive habilement pour répondre aux attentes des nouvelles couches moyennes avant de reprendre, en 1981, une politique classiquement fondée sur l’action de l’Etat. La suite est connue : les lois Auroux enclenchent la « mécanique infernale » de la désindexation des salaires sur les prix et le tournant de la rigueur en 1983 marque le début de la revanche de la bourgeoisie capitaliste. La fonction publique est mise à la diète, les professeurs du secondaire et du supérieur sont particulièrement matraqués et l’interminable crise menace l’ensemble des classes moyennes et même temps que le « solidarisme républicain ».

La thèse du déclassement des « classes moyennes » est vigoureusement contestée par divers membres de la classe dirigeante – Jacques Delors dans les années quatre-vingt dix – et par certains sociologues, tels Alain Touraine et Eric Maurin. Certes, les classes moyennes françaises sont plus nombreuses qu’à la fin du siècle dernier et le système social français a permis d’éviter le pire mais le chômage des cadres a plus que doublé entre 1990 et 2000, les inégalités se sont accrues, l’enseignement est profondément ébranlé par les réformes successives, la protection sociale est progressivement détruite et l’ascenseur social est cassé. De droite ou de gauche, les oligarques jurent qu’ils veulent défendent les classes moyennes et sauver le « modèle social » français mais certains idéologues plaident pour la disparition des classes moyennes dans une « classe de masse » globalisée. L’ultralibéralisme accoucherait alors d’un collectivisme de type nouveau, en tous points contraires aux principes que la vieille Europe a forgés et tenté de mettre en œuvre depuis plusieurs siècles… Face à cette menace, les propositions de la CFTC sont timides mais le travail de Philippe Arondel est un appel au sursaut démocratique et républicain.

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Philippe Arondel,  Classes moyennes : un modèle républicain en péril ? Arguments – Bureau d’études de la CFTC, 2014. 128 pages. 12 euros

Article publié dans le numéro 1082 de « Royaliste » – 2015