A d’innombrables reprises et sur tous les tons, nous avons dit que cette « Europe » qu’on nous présentait comme substitut au projet national n’avait aucune chance de se construire pour le bien commun des peuples associés.

L’Europe du Marché commun, sous l’illusoire protection étatsunienne, était cimentée par l’anticommunisme mais l’Union soviétique s’est effondrée. L’Europe de Maastricht était faite pour arrimer l’Allemagne mais c’est Berlin qui domine l’ensemble disjoint. L’Europe de la « monnaie unique » qui n’a pas réussi à devenir la monnaie de l’Union est un système de contrainte politique et sociale qui fonctionne sur le mode déflationniste. Les « valeurs démocratiques » ont été broyées par des institutions caricaturales où l’on voit que le Parlement n’a pas l’initiative des lois tandis que le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif se mélangent dans la Commission ; elles ont été calcinées par une bureaucratie vendue aux groupes de pression ; elles ont été explicitement niées après le référendum de 2005  par la fabrication d’une « constitution économique » édictant des règles imbéciles – l’équilibre budgétaire – à partir de théories invalidées par l’expérience.

Cette « Europe » est en train de mourir. Elle meurt parce qu’elle n’a jamais vécu selon l’esprit européen. Elle meurt parce qu’elle a voulu dépasser les nations alors que l’Europe ne peut se définir que par ses nations. Elle meurt parce que l’agrégat de l’Ouest a continué de se concevoir sans l’autre partie du continent européen puis contre elle : hélas, nous sommes trop peu à avoir saisi la portée dramatique de l’échec du projet de Confédération européenne brièvement soutenu par François Mitterrand dans le prolongement de la gaullienne « Europe de l’Atlantique à l’Oural ».

Dans le milieu dirigeant, on ne sait toujours pas pourquoi cette caricature d’Europe est en train de mourir. On ne se souvient même plus des belles promesses sur « l’Europe des consommateurs » et sur « l’Europe sociale ». Mais on commence à voir comment cette « Europe » est en train de finir.

L’arrivée massive de migrants a été le révélateur d’une impuissance collective (1) soulignée par l’abandon de la Bulgarie, de l’Italie du Sud et de la Grèce tout au long des premières années de la crise migratoire. Signé le 18 mars, l’accord entre l’Union européenne et la Turquie entend « mettre un terme aux souffrances humaines » et « rétablir l’ordre public » en Grèce. Comme prévu, c’est Berlin qui a décidé des termes du marchandage avec Ankara, assorti de la promesse vague et illusoire d’une adhésion de la Turquie à une Union qui se défait. La conception allemande de la gestion des stocks et des flux humains, recouverte dans un premier temps d’une parure humanitaire, est maintenant masquée par un habillage juridique destiné à organiser le renvoi en nombre des arrivants sans procéder à des expulsions collectives. La complexité des procédures produira une inefficacité pratique assortie de violences – ou bien l’ouverture de nouvelles routes par les passeurs.

La crise de la zone euro s’aggrave dans le silence médiatique. L’asservissement de la Grèce et la paupérisation de son peuple ne relèvent plus de la thérapie de choc mais de la punition selon la méthode appliquée aux Allemands de l’Est. Et la situation continue de se dégrader. Publiquement, le patronat italien dit que le pays se trouve « entre l’asphyxie et la sortie de l’euro ». Discrètement, le patronat français envisage l’explosion de la « monnaie unique ». En Espagne, en France, la logique déflationniste de l’euro est facteur de crise politique ouverte ou larvée : face à des oligarques en bout de course, se dresse des populismes de droite ou de gauche inopérants. La Banque centrale européenne constate quant à elle l’échec des injections de monnaie par voie d’assouplissements quantitatifs et sa direction envisage ouvertement le recours à la « monnaie hélicoptère » – à une distribution de liquidités qui iraient directement sur le compte bancaire du consommateur (2). Ceci afin d’éviter que les pays de la zone euro ne basculent dans le trou noir de la déflation.

Tandis que les problèmes grandissent, les hommes rapetissent (3). Les voici proches de la panique.

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(1)  Cf. l’éditorial du numéro 1084 : « Migrants : des solutions ».

(2)  Cf. l’article de Romaric Godin dans La Tribune du 18 mars.

(3) J’emprunte l’expression à Marcel Gauchet. Cf. L’Alsace, 9 janvier 2016.

Editorial du numéro 1097 – 2016