Dans un premier article (Royaliste n° 981), j’avais résumé à grands traits l’analyse du phénomène totalitaire que Marcel Gauchet explicite dans son ouvrage (1). Dans un second article, je montre comment la démocratie a triomphé du totalitarisme, grâce aux contradictions des régimes stalinien, fasciste et nazi – et comment s’est institué au sortir de la guerre un Etat social et démocratique que les socialistes puis la droite s’acharnent aujourd’hui à détruire.

Examinée attentivement, la réflexion de Marcel Gauchet devrait faire scandale ! Dans son livre, la bonne démocratie libérale n’est pas la victime du méchant totalitarisme. Le Duce, le Führer, les camarades Lénine et Staline sont des produits de démocratie libérale en crise et les totalitarismes s’inscrivent, négativement, dans sa dynamique : « leur originalité, par rapport aux formes tyranniques ou despotiques du passé, est de se situer sur le terrain de la démocratie. En même temps qu’elles la contestent radicalement, qu’elles visent à l’anéantir et à s’y substituer, elles ambitionnent de résoudre les problèmes insolubles pour elle et de satisfaire les aspirations auxquelles elle est incapable de répondre » (264).

Les partis totalitaires organisent des communautés volontaristes soudées par l’idéologie et qui ont le sentiment d’être pleinement représentées par le Chef, incarnation de l’Idée et porteur du projet messianique. « De tous les totalitarismes, le nazisme est celui qui s’insère le plus profondément et le plus délibérément dans l’espace démocratique » (465) car le Führer donne au peuple un pouvoir qu’il n’avait pas dans les démocraties libérales : Hitler personnifie le pouvoir du peuple, il incarne la volonté populaire exprimée par plébiscite.

Que le totalitarisme soit une forme extrême d’accomplissement de la Volonté générale, voilà qui gêne les démocrates libéraux qui s’ingénient à trouver des explications (l’aliénation des masses etc.) à la mobilisation des peuples. Heureusement, les contradictions et les désordres des régimes fasciste et nazi les ont conduits à un extrémisme belliqueux qui a causé leur perte. Mieux : les formulations idéologiques, les conditions historiques et les circonstances politiques qui ont engendré les régimes totalitaires sont tellement spécifiques qu’on ne verra jamais plus se coaguler les trois ingrédients – le politique, l’idéologie, la religion – du monstrueux phénomène. D’ailleurs, ces régimes n’ont jamais pu avoir le pouvoir total sur les hommes, ni parvenir à la maîtrise de l’histoire : les êtres et les choses leur échappaient, d’où l’angoisse, l’extrême violence et les initiatives suicidaires.

Doit-on désormais se contenter de commémorer la victoire de la démocratie ? Il faut au contraire souligner la résistance des démocraties libérales pendant l’épreuve totalitaire et leur capacité de rénovation après la guerre.

La dénonciation maurrassienne ou oligarchique d’une démocratie faible et divisée contre elle-même est démentie par la forte réaction des régimes et des sociétés démocratiques à la menace nazie et au défi stalinien. Les trois totalitarismes sont nés de la guerre, dans deux anciens empires vaincus, et dans une Italie déçue par la paix de Versailles et travaillée par la nostalgie impériale. Le fascisme n’abolit pas la monarchie et n’affronte qu’indirectement le Pape – ce qui facilitera le retour à la démocratie parlementaire, malheureusement privée de l’arbitrage royal. Les autres Etats démocratiques résistent sans mal à la fascination totalitaire. Les Etats-Unis restent étrangers au socialisme et aux idéologies importées parce qu’ils sont eux-mêmes une idéologie (2). Les monarchies parlementaires ne sont pas non plus contaminées et c’est la jeune République espagnole qui succombe sous les coups des franquistes. La France connaît avec le maurrassisme une « caricature bourgeoise et académique de l’esprit totalitaire » (Georges Bernanos) mais Marcel Gauchet montre bien que le nationalisme intégral est une version modernisée de l’esprit contre-révolutionnaire, un « extrémisme littéraire » (227) qui refuse la mise en mouvement révolutionnaire des masses populaires.

Les faibles démocraties libérales – peuples et gouvernements – ont donc résisté à la fascination des religions séculières et vaincu, avec le concours de l’Armée rouge, la violence paroxysmique du nazisme. Il y a plus encore : en Europe de l’Ouest, au sortir de l’épreuve, la démocratie s’est réinventée au cours des Trente Glorieuses – qui ne sont pas seulement des années de croissance soutenue. Ce qui est accompli en 1944-1945, c’est une véritable révolution par la loi et dans l’ordre qui associe les forces de la Résistance à l’œuvre de redressement. Les rapports rédigés par William Beveridge pendant la guerre donnent l’élan qui va conduire au Welfare State ; le relèvement de la plupart des nations ouest-européennes – sauf l’Allemagne – se fait dans cette perspective. En France, une économie mixte se met en place par le moyen des nationalisations et sous l’égide du Commissariat du Plan tandis que s’organise l’Etat-providence.

Cette révolution établit dans le cadre de la démocratie parlementaire et dans le respect des libertés publiques un socialisme à la française : à l’opposé du léninisme, notre socialisme se caractérise par une organisation de l’économie nationale et par une répartition du revenu national qui vise la justice sociale – la fragilité de la 4ème République étant compensée par la solidité de la tradition administrative française et par l’efficacité des hauts fonctionnaires dévoués à l’Etat. Ce que Marcel Gauchet résume en termes frappants : « Le socialisme règne, la démocratie chrétienne gouverne : ainsi pourrait se résumer le compromis typique de l’Europe d’après-guerre » (572).

La droite et la gauche cultivent un keynésianisme robuste (auquel Force ouvrière demeure fidèle) qui triomphe facilement d’un libéralisme économique totalement déconsidéré par la crise de 1929. Le nouveau modèle de développement économique et social inverse les habituelles priorités : la justice sociale n’est plus considérée comme le résultat bénéfique de l’activité économique, mais comme la condition de la croissance. « Celles-ci donne aux politiques redistributives un caractère d’autant plus consensuel qu’elle les rend indolores. La croissance a cette vertu extraordinaire, en effet, qu’elle permet de donner beaucoup à ceux qui ont peu, en prenant peu à ceux qui ont beaucoup » (586). N’oublions pas l’inflation, qui favorise les emprunteurs (notamment pour l’accession à la propriété) et qui impose automatiquement le capital…

Le socialisme français n’est pas un modèle parfait : il réduit les inégalités mais il y a toujours une bourgeoisie richissime et une France pauvre. Mais les sociétés ouest-européennes ressentent concrètement les progrès économiques et sociaux qui effacent peu à peu les souffrances matérielles de la guerre et qui donnent l’espoir d’une amélioration constante des conditions de vie. Le dynamisme des années soixante est fortement ressenti en France : avec le général de Gaulle, l’Etat restauré dans son indépendance organise le développement économique et préside aux grandes innovations industrielles qui contribuent à affirmer le rang de la France, libérée de l’OTAN, dans le monde. Avec la Participation, le général de Gaulle voudrait aller plus loin sur la voie de la justice, mais les conservateurs (Georges Pompidou, Valéry Giscard d’Estaing) font obstacle à ce qui aurait pu être une nouvelle phrase de la révolution gaullienne. Pour paraphraser Marcel Gauchet, on peut dire que, de 1958 à 1968, le socialisme règne et les gaullistes de droite alliés aux libéraux (Antoine Pinay puis Giscard) gouvernent – ce qui paralyse l’opposition de gauche.

Cela dit, plutôt que d’égrener nos grands regrets, il faut se concentrer sur l’élaboration par Marcel Gauchet de la philosophie politique de la révolution démocratique et sociale accomplie à partir de la Libération. Non pour alimenter la nostalgie du modèle que la gauche et la droite s’efforcent aujourd’hui de détruire mais parce que l’exacte compréhension des trente années (1944-1974) de transformation démocratique profonde nous permettra, après la victoire contre l’oligarchie ultralibérale, de situer à nouveau la politique française dans la perspective de la révolution de 1944-1946.

Cette révolution est antitotalitaire. Elle s’accomplit sans insurrection ni terreur, par une succession de réformes qui ne sont pas commandées par des idéocrates. Aux Etats-Unis et en Europe de l’Ouest, il existe des leaders (Roosevelt et Churchill avant et pendant la guerre, Atlee, Adenauer ensuite…) qui sont dans les pays monarchiques des Premiers ministres élus au suffrage universel. Naguère impuissante, la démocratie est désormais gouvernée et le parlementarisme, qui assure la représentation nationale, s’inscrit dans des régimes semi-présidentiels ou se rationnalise, en France, dans une monarchie élective.

Aucune religion séculière n’inspire le projet national. L’Etat dirige l’économie et l’oriente grâce à la planification indicative dont les objectifs sont largement popularisés sans qu’il soit besoin d’un parti de type léniniste. L’information économique, largement diffusée, est rendue intelligible par la comptabilité nationale qui popularise les notions de Produit National Brut et de Revenu national. La population trouve là des repères solides – qui n’empêchent pas de militer dans des partis d’opposition et de participer à la lutte des classes pour obtenir une répartition du revenu national toujours plus favorable aux salariés. La population, c’est-à-dire de libres individus inscrits dans une collectivité, et non des masses encadrées par des militants fanatisés. Et les luttes de classes, qui se font avec les mots du marxisme-léninisme, sont en réalité des « luttes-concours » bien théorisées par François Perroux. Sans que les acteurs s’en rendent compte, une « révolution dans l’appartenance » s’est réalisée – dans la liberté.

Nous subissons depuis 1974 une phase de réaction ultralibérale, dans laquelle les dirigeants du Parti socialiste ont joué un rôle déterminant…

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(1) Marcel Gauchet, L’avènement de la démocratie, Tome III : A l’épreuve des totalitarismes, 1914-1974, NRF, Gallimard. 2010. 24 €. Les citations suivies d’un chiffre renvoient aux pages de cet ouvrage.

(2) Cf. Marcel Gauchet, Tome III, pages 120-127. Je reviendrai sur ce point dans ma réponse à Hakim El Karoui (Réinventer l’Occident, Flammarion, 2010).

 

Article publié dans le numéro 982 de « Royaliste » – décembre 2010