Ce 9 avril au soir – 19h15 -, le camion de Tarnac débarque ses matériels sur la place de la Cathédrale. Sur la place géopolitiquement divisée entre Émile Zola et… Mgr. Berteaud, évêque de Tulle fin XIXe, c’est naturellement « côté jardin » Zola que le petit utilitaire, hayon arrière délesté, livre aux mains d’une vingtaine d’équipiers les tréteaux, plateaux, bancs, gras boudins de toiles de tentes et massive carcasse en ferraille de brasero et baffles de sono… Tout ce qui descend du Plateau de Millevaches, personnes et matériaux, déploie la même gamme de couleurs entre bois brut, jean cambouis et rouille. Même les visages, concentrés sur l’effort de l’équipe pour monter le campement, sont comme résorbés en eux-mêmes, d’un gris indéchiffrable aux yeux du mince public qui s’amasse au bord de l’esplanade.Tulle - Nuit debout - avril 2016 - 1)

Mais voici qu’un message, lui, s’offre au lecteur : deux jeunes se partagent un calicot encore roulé qu’ils emportent côté cour – place Mgr. Berteaud – et tentent d’accrocher aux grilles des fenêtres basses du cloître. Quand le drap blanc se déploie, on peine à distinguer en haut la première phrase vert pâle, mais la seconde éclate en rouge : « la commune c’est maintenant ». La paraphrase du discours de campagne de François Hollande promettant le changement rabat sur celui-ci un événement révolutionnaire, « l’insurrection qui vient » prophétisée par Julien Coupat et ses amis. Sur les lieux-mêmes où le Président et sa compagne du moment se firent acclamer de la foule corrézienne la nuit de l’élection, 6 mai 2012 – côté jardin Zola – l’invocation déployée quatre ans après – côté cour Mgr. Berteaud – fera-t-elle advenir l’avenir ? En voilà maintenant complétée l’exergue, dont le vert faisait désespérément pâlir l’espérance : « une autre fin du monde est possible ».

Une autre « fin du monde » ou une « autre fin du monde » … Forte exégèse.

A quoi nous aidera, pendant que les matériels se disposent pour être assemblés devant le porche de l’ancienne abbatiale romane, l’identification de quelques assistants qui justement rejoignent la petite foule : l’ancien maire de Tulle, refondateur du PC en son temps et fidèle raccommodeur de porcelaine à gauche, le fédérateur local des socialistes maugréants qui, sous le titre « Cap à Gauche », sert de voiture-balai à la maison-mère, son successeur à la présidence du même mouvement, également patron des Verts du département, l’envoyé de l’Écho du Centre, ami du PC survivant, une stagiaire de La Montagne, journal à penchants multiples mais cratère unique, dextrogyre et européiste, enfin, deçà-delà, des militants de vieille extrace, syndicalistes têtus ou gauchistes radicaux, d’un dévouement de bronze à se porter sur tous les fronts sociaux dans l’attente que le Peuple, le Pays, voire la France à nouveau advienne.

Qu’ont-ils à faire du sens apocalyptique que présage l’apparent nihilisme de la formule verdâtre « fin du monde » ? Certes, que le monde s’achève. Et que ce soit dans un immense rôt de colère des pauvres ou que dans une colique d’hyperconsommation libérale, un orgasme guerrier ou un simple dépérissement des gênes manipulés de l’espèce, tout est « possible » ; et même serait possible que le terrorisme suicidaire islamique ne fasse que répondre aux nihilismes progressistes – pour en finir. Hypothèse que refoulent nos journaux peu-pensants en se laissant charrier sans résistance par les flux dominants. Personne, pensai-je devant le porche de cette cathédrale une fois de plus témoin de l’âme déchirée du peuple, personne ici ne donnerait sa vie pour un déni d’humanité aussi flagrant – même l’absolu rupture qu’implorent nos gens de Tarnac ne peut se reconnaître à ça, qui brise ce qui fonde leur vie en commun. Pas de « Temple solaire » chez eux, ni de flagellants. Mais un pauvre et puissant appétit qui n’ose trop se dire autrement, de peur qu’on ne lui serve encore de l’avarié.

La seconde lecture serait donc la bonne ? « Une autre fin du monde ». Souligner « autre fin » ! Et même désaccentuer « Commune » dans sa mimétique obsidionale d’une cité livrée aux fureurs de la plèbe ! Laisser « un autre fin » s’imposer qui fasse de la communauté des êtres – de leur résistance et de leur communion en justice – le principe moteur de l’insurrection qui vient. Et que ce soit « maintenant » qu’elle vienne, cette république-là. S’il vous plaît.

Combien de nuits passerons-nous encore debout dans cette attente ? Quand les monteurs de barnum d’aujourd’hui, côté Zola, et les veilleurs priant d’avant-hier, côté Berteaud, partageront-ils dans la même nuit le même frichti d’espérance, même si c’est sous une pluie fine comme celle qui tombait sur Tulle et sur nous ce soir-là ?

Luc de Goustine          11 avril 2016