Arrogance sans frontières. Corruption systémique. Destructions massives opérées par la logique financière, par la marchandisation généralisée. Le pouvoir usurpé par quelques-uns (oligarchie) est un pouvoir de riches (ploutocratie) qui est facteur d’asservissement pour les hommes et de désolation pour la planète.

Je n’ai jamais lu Léon Bloy mais j’ai retenu quelques mots de lui : « l’argent, c’est le sang du pauvre ». Cela ressemble à un effet de style, trop appuyé pour provoquer à la réflexion. C’est au contraire une vérité, effroyable et pas même cachée puisque la chaîne Arte a récemment consacré un reportage au « business du sang ». On y apprend que des Etatsuniens pauvres vendent chaque semaine deux litres de leur sang pour 60 dollars. Le plasma acheté à bas prix est revendu avec un bon gros bénéfice par une firme suisse et le commerce extérieur des Etats-Unis en profite puisque les exportations de plasma ont bondi de 15 millions de litres en 2007 à 32 millions en 2014.

Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, qui rapportent ces faits dans un petit livre cinglant (1), y voient à juste titre un signe de déshumanisation : on saigne les êtres humains comme on trait les vaches, avec l’alibi d’une rétribution. Mais fixer un prix pour le sang prélevé, c’est détruire la réalité et l’esprit du don selon la logique impitoyable de la marchandisation généralisée. On achète le droit à polluer comme on achète des députés, on spécule sur le prix du pain comme sur les catastrophes climatiques : il existe en effet des « obligations-catastrophe » (cat bonds) qui s’échangent sur un marché financier spécifique, le Catastrophe Risk Exchange (Catex).

La dénonciation du capitalisme ne suffit pas. Il faut concrètement viser les petits groupes qui contrôlent le système, en profitent et commandent de plus en plus nettement les institutions politiques, souvent de manière indirecte, parfois directement. Par leurs enquêtes sociologiques sur la bourgeoisie et sur les grandes fortunes, Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot ont acquis une connaissance et une compréhension très précises des classes dirigeantes, mobilisées aux Etats-Unis comme en Europe pour la défense de leurs seuls intérêts. Ces classes ne disent plus au peuple de s’enrichir par le travail et par l’épargne selon l’injonction qui figurait sur le fameux tract rédigé par Guizot ; elles veulent s’enrichir elles-mêmes par la spéculation sans se préoccuper du quotidien des personnes exploitées et sans songer un instant à l’avenir de la commune humanité.

La pire incarnation de cette classe de prédateurs, c’est Donald Trump, qui porte les espoirs de nombreux étatsuniens pauvres et dont l’élection a été chaleureusement saluée par le Front national. Le 45ème président des Etats-Unis, qui vient de dénoncer l’Accord de Paris sur le climat, avoue volontiers sa gloutonnerie financière et s’est employé depuis son élection à faire sauter le déjà trop faible encadrement de la finance mis en place après la crise de 2008. Que cet homme dirige la première puissance mondiale est à tous égards effrayant.

La classe dirigeante française, qui s’est remise à la remorque des Etats-Unis après la période gaullienne, professe bien entendu la religion de l’enrichissement personnel dans le parfait mépris des citoyens. Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot examinent le cas emblématique de François Fillon, qui prétendait mener à la victoire la prétendue « droite des valeurs » et prennent le soin de consacrer plusieurs pages à la famille Le Pen qui gère une grosse fortune sans trop s’inquiéter de la régularité de ses opérations financières. Marine Le Pen n’est pas seulement la rentière du malheur : elle participe au capitalisme rentier aussi sûrement qu’au système politique dont elle est devenue l’indispensable rouage. Son élimination politique est nécessaire mais elle n’échappera pas non plus à la mise en œuvre du projet d’euthanasie du rentier (2).

Face à tous ceux qui tentent d’imposer une vision identitaire génératrice de nettoyages ethniques, Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot rappellent les véritables défis de notre siècle : nous sommes confrontés à un ultralibéralisme qui ne tolère aucune alternative et qui engendre une violence radicale, rigoureusement antipolitique et étrangère au souci de l’humanité. Il y a des oppositions, mais la résistance des groupes sociaux et des partis politiques se fait en ordre dispersé. Malgré quelques jugements un peu trop expéditifs sur nos institutions politiques, Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot nous permettent de bien saisir la radicalité de la guerre de classe qui est en cours et appellent à une résistance tout à la fois intellectuelle et militante.

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(1) Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, Les prédateurs au pouvoir, main basse sur notre avenir, Editions Textuel, 2017.

(2) L’euthanasie du rentier n’est évidemment pas physique. Keynes évoque un nouveau mode partage de la richesse créée qui élimine « une répartition de la fortune et du revenu [qui] est arbitraire et manque d’équité ».