Le Front national de Jean-Marie dénonçait la bande des quatre. Le Front national de Marine fait partie de la bande des trois et sert de marchepied aux deux autres. L’oligarchie a encore de l’avenir.

Cette fois, c’est certain. Ils ont compris la leçon ! A droite comme à gauche, ils ont senti le vent du boulet frontiste et ils vont changer !

Au soir du 13 décembre, l’oligarque de droite ou de gauche affiche sa gravité, sa modestie et ses grandes résolutions. Manuel Valls promet d’apporter aux Français « la preuve que la politique ne reprend pas comme avant ». Nicolas Sarkozy assure qu’il est temps de « débattre au fond des choses des grandes questions » ; Alain Juppé est déterminé à apporter « les bonnes réponses aux véritables attentes des Français » ; Xavier Bertrand jure qu’il ne fera plus de politique comme avant…

Au matin du 14 décembre, les lecteurs des quotidiens retrouvent cependant un échiquier politique inchangé sur lequel va se jouer l’élection présidentielle de 2017. Rien ne change : c’est la présidentielle qui est décisive car les départementales et les régionales ne sont que de grandes manœuvres pour les troupes des trois grands partis nationaux : l’idée de décentralisation est morte si tant est qu’elle ait jamais inspiré les états-majors parisiens. Rien ne change à droite. Depuis le retour raté de Nicolas Sarkozy, les ambitions personnelles sont déchaînées : l’ancien président, Alain Juppé et François Fillon vont s’affronter durement ; Xavier Bertrand, Laurent Wauquiez, Nathalie Kosciusko-Morizet tenteront leur chance un jour ou l’autre. Rien ne change à gauche : il s’agit de rassembler le plus largement possible autour de François Hollande pour qu’il se trouve au premier tour derrière Marine Le Pen et la batte au deuxième tour par la stratégie de « front républicain » qui a été utilisée aux régionales.

Rien ne change parce que rien ne peut changer. Quoi qu’on dise sur les territoires dévastés et les populations précarisées, les oligarques resteront soumis aux normes ultralibérales édictées à Bruxelles et imposées par Berlin ; ils annonceront, face à la colère et au désespoir d’innombrables citoyens, de nouveaux trains de réformes ultralibérales. Pourquoi renonceraient-ils à rivaliser dans la soumission et le cynisme puisque le Front national est intégré à la bande des trois et leur sert de marchepied ?

Pour les factions oligarchiques de droite et de gauche, la leçon du deuxième tour est tout à fait rassurante : face à la menace frontiste, des électeurs se mobilisent en nombre suffisant pour assurer, même à contrecœur, la victoire d’un « républicain » ou celle d’un « socialiste ». Cette situation se reproduira en 2017 : même si le Front national recueille au premier tour 30 ou 40% des voix, il perdra la partie puisqu’il n’a pas d’alliés possibles et continue à faire peur à 30% ou très peur à 40%. La peur est le seul argument des oligarques mais c’est un argument efficace.

En se présentant à toutes les élections, en gagnant de nombreux sièges aux départementales et aux régionales, le Front national a additionné les victoires mais ces succès le font entrer dans un système local qu’il ne peut pas changer. Un système confortable dans lequel il est tentant de s’installer au risque de se laisser corrompre – d’autant plus facilement que le parti souffre d’un faible encadrement. Comme le Front national est une pièce dans un jeu national qu’il ne peut maîtriser, Marine Le Pen restera la « rentière du malheur » en 2017 et après – sauf grande catastrophe qu’elle pourrait exploiter en politicienne experte.

Contrairement à ce qui est hautement proclamé, les « républicains » et les « socialistes » n’ont pas besoin de changer de stratégie : il leur suffit de continuer à instrumentaliser le lepénisme. C’est le Front national qui doit se remettre en question. Placée au centre de son appareil, entre Florian Philippot à sa gauche et Marion Maréchal-Le Pen à sa droite, Marine Le Pen tire tous les bénéfices possibles de sa rente de situation. Mais son parti attrape-tout ne peut prétendre à un rassemblement politique s’il mise sur le conflit ethno-religieux. Mon hypothèse est que Marine Le Pen refusera de choisir entre l’unité nationale et le clivage identitaire afin de ne pas perdre une partie de ses gains.

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Article publié dans le numéro 1090 de « Royaliste » – 2015