Cadre de l’Internationale communiste dans les années vingt, Jan Valtin raconte dans ses Mémoires la tragique aventure des révolutionnaires trahis par leurs chefs et broyés par l’histoire.

Publiées pour la première fois il y a plus de vingt ans, voici que reparaissent les Mémoires de Jan Valtin (1). Comme tous les grands livres, celui-ci peut se lire de diverses manières.

Les plus jeunes, qui n’ont connu, de près ou de loin, que le soviétisme agonisant, découvriront le premier communisme tel qu’il fut rêvé en Europe de l’Ouest à la lumière de l’Octobre russe, et qui suscita de purs engagements. Tel fut le communisme de Julius Krebs, alias Jan Valtin, qui s’éveille à l’action politique lors de la révolution allemande de 1918, et qui adhère au Parti en 1923.

D’autres, de tempérament militant, verront comment une organisation totalitaire se saisit d’un homme courageux et fidèle pour en faire un rouage de l’appareil qui tue sur commande, livre ses camarades et obéit aveuglément aux ordres – même les plus insensés et les plus suicidaires.

Jean Valtin, révolutionnaire professionnel, spécialiste de l’agit-prop auprès des gens de mer, a été un véritable stalinien. Son témoignage glacera le sang de ceux qui, à la lecture des premiers chapitres, se seraient laissé emporter par une vision romantique de la révolution bolchevique. Dans tous les pays, à toutes les époques, l’appareil du Pari stalinien n’a été qu’une gigantesque machine à exploiter la ferveur militante, à militariser les esprits et à détruire les hommes. A cet égard, Valtin fut un de ceux qui connurent le pire : jeté dans les griffes de la Gestapo par ses supérieurs, torturé, accepter sur ordre de se laisser retourner, Jan Valtin parvint à s’enfuir aux Etats-Unis sans pouvoir sauver sa femme et son enfant qui disparurent dans l’enfer des camps nazis.

Les Mémoires que le rescapé rédigea en 1941 éclairent de manière précise et forte la période de l’entre-deux-guerres, en Allemagne tout particulièrement. Jan Valtin fait revivre toute une histoire aujourd’hui résumée par quelques photographies – la discipline militaire, les magnats de la Ruhr, les troupes d’assaut nazies… On a oublié la révolte des marins en 1918, la révolution spartakiste à Berlin, l’insurrection communiste de Hambourg en 1923 à laquelle Valtin participa activement… Et les douceurs du « consensus social » à l’allemande de l’après-guerre paraissent étranges lorsqu’on redécouvre, au fil des aventures de Valtin, la puissance du Parti communiste allemand et la force de la tradition révolutionnaire au sein de la classe ouvrière.

Mais surtout, notre agent du Komintern apporte un témoignage irréfutable sur la responsabilité écrasante de Staline dans la victoire des nazis en 1933 : alors que le mot d’ordre officiel était de lutter contre le fascisme, l’ordre donné par le Komintern était d’éliminer la social-démocratie – ce qui n’allait pas sans d’inavouables alliances entre les communistes allemands et les nationaux-socialistes. Lors des deux premières éditions de l’ouvrage, en 1947 puis en 1975, ces révélations firent scandale. Mais nul n’a pu en contester la véracité.

Cette histoire est lointaine, mais les événements qui la tissent ne sont pas étrangers à la période que nous vivons. Tout en prenant garde aux multiples pièges des transpositions, on verra comment, dans un grand pays moderne et démocratique et dans une société durement affectée par la crise monétaire, une petite organisation dirigée par des ratés, des reîtres et des voyous parvient à conquérir le pouvoir et à imposer au pays de Goethe et de Kant son ordre totalitaire. Ceci malgré la puissance des organisations prolétariennes et en tirant parti des fautes magistrales du petit père des peuples. On est toujours la cause principale de sa propre défaite.

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Jan Valtin, Sans patrie ni frontières, Editions Babel, 1997.

Article publié dans le numéro 683 de « Royaliste » – 1997