Débuts difficiles pour le gouvernement Barre. A peine installé, le voici confronté à deux problèmes qu’il sera bien en peine de résoudre : l’absence de solidarité et l’inégalité entre Français. Deux vérités gênantes qui éclatent aujourd’hui, par la faute d’une étude technique et du manque de pluie. Deux phénomènes qui sont étroitement liés, par-delà les rapprochements artificiels de l’actualité. Prenons-y garde : ils peuvent un jour faire sauter l’ordre établi.

Loin de moi l’idée de jouer les Cassandre : chacun peut observer la multiplication des signes d’un malaise profond, à la fois social, politique et national. Ne revenons pas sur les bricolages gouvernementaux, qui ne résolvent en aucune façon la question institutionnelle. Mais souvenons-nous qu’avec le drame d’Aléria, la fin de l’été dernier avait révélé que nous étions au bord d’une rupture de l’unité nationale. Un an après, le danger est toujours menaçant.

CORPORATISME

Et voici qu’apparaît maintenant l’absence de solidarité entre groupes socio-professionnels. Le projet d’impôt en faveur des agriculteurs victimes de la sécheresse l’a mise en évidence, chaque « partenaire social » affirmant, parfois avec cynisme, que ce n’était pas à sa catégorie de faire des sacrifices. Le réflexe est le même lorsque les automobilistes de l’Est parisien refusent le péage sur l’autoroute A4, reportant sur la collectivité le paiement de la note. Et l’on commence à discerner la même attitude face à l’inflation, avant même que le gouvernement ait arrêté son plan.

Dès lors, faut-il dénoncer bien haut l’égoïsme des Français, dénoncer l’inconscience des syndicats — ou leurs intentions « subversives » — et lancer de belles exhortations à l’union des Français ? Elles n’auraient aucune chance d’être entendues. D’abord parce que nous sommes devenus un peuple d’administrés. Il est donc logique que le premier réflexe, en cas de difficulté, soit de se tourner vers l’Etat-Providence. Ensuite parce que les réactions corporatives sont dans la nature des choses. MM. Séguy, Charpentié et Debatisse ont reçu mandat de défendre les intérêts d’une catégorie sociale déterminée : comment ne songeraient-ils pas d’abord à défendre les travailleurs qu’ils représentent ? Enfin, l’Etat — qui devrait être l’arbitre actif du jeu social — n’a aucune chance de faire entendre ses appels à l’unité et à la solidarité. Et ceci parce qu’il est suspect d’être partie prenante, de protéger « les gros », ou de favoriser telle catégorie d’électeurs fidèles. Qui donc a envie d’écouter un gouvernement reposant sur une partie seulement de la nation ?

La question de la solidarité renvoie ainsi à celle de la justice, et à la nature d’un pouvoir aujourd’hui entre les mains d’une caste qui ne peut et ne veut rien faire pour réduire les inégalités.

PRIVILEGIES

La tâche est pourtant pressante. Un rapport de l’O.C.D.E. ne vient-il pas de révéler que, de tous les pays développés, c’est la France qui atteint le record de l’inégalité ? Cela signifie que les 10 % les plus riches empochent 30,5 % du revenu total des Français, soit 22 fois ce que gagnent les 10 % de familles les plus pauvres. Cela vous paraît compliqué ? Alors voici quelques exemples, tirés d’études publiées par la presse cette année :

Au 1er juillet 1975, 6,5 % des Français gagnaient plus de 5.000 F par mois, 17% moins de 2.500 F et 31 % moins de 2.000 F. En 1972, selon la Confédération des Syndicats médicaux, un neuropsychiatre pouvait gagner jusqu’à 54.230 F par mois, tandis qu’une infirmière, en 1975, pouvait espérer terminer sa carrière avec 3.758,96 F par mois (1). En décembre 1975, le salaire d’un directeur général de société allait de 500.000 F à 900.000 F par an selon la taille de l’entreprise (2). Il serait sans doute mal élevé de comparer ces chiffres au revenu annuel d’un smicard. Sachez encore que, en 1976, le revenu réel moyen est de 39.200 F par mois pour un P.D.G., de 21.200 F pour un directeur de banque, de 19.600 F pour un médecin (3).

Les bénéficiaires de ces hauts revenus ne manqueront pas de les justifier par leurs lourdes responsabilités, leurs longues études, leur totale disponibilité ou les grandes fatigues de leur métier. Mais le travail d’un O.S. est au moins aussi « usant » que celui d’un P.D.G. Et pourquoi un colonel ou un professeur, qui ont aussi de lourdes responsabilités, devraient se contenter de moins de 10.000 F par mois ?

En réalité, ceux qui jouissent du privilège de l’argent bénéficient en même temps de tous les autres privilèges. Privilège de la culture, jouissance du pouvoir, exercice d’un métier intéressant, loisirs de qualité. Sans parler des possibilités, croissantes selon le niveau de pouvoir et l’échelle des revenus, de vivre en partie aux frais de la société et de pratiquer l’évasion fiscale.

REVOLUTION

En économie libérale, la richesse est cumulative. Pour les nations comme pour les individus. Il en est de même pour la pauvreté. Ceux qui gagnent peu font les travaux répétitifs ou physiquement pénibles, n’ont pas de formation professionnelle et générale, ne jouissent d’aucune indépendance personnelle et ne goûteront pas long-, temps les charmes de la retraite.

Ces remarques sont démagogiques ? Elles permettent seulement de comprendre qu’aucune solidarité n’est à attendre entre des groupes sociaux séparés par de tels abîmes. Cette situation est naturelle ? Prenons garde que les beaux discours sur l’inégalité ne servent pas à la défense de criantes injustices. On ne peut rien y faire ? Cela reste à démontrer.

Car il y a toujours moyen de resserrer l’échelle des rémunérations, en attendant mieux. L’impôt sur les hauts revenus et sur les grandes fortunes est un des moyens d’une plus grande équité. En attendant le bouleversement — de la société et des mentalités — qui compenserait par la redistribution des revenus les inégalités sociales et culturelles et qui ôterait le privilège de l’argent à ceux qui en ont tant d’autres.

Il s’agit d’une révolution, qui devra accompagner celle concernant le pouvoir dans l’entreprise et la région, si l’on veut plus de justice et plus de solidarité dans notre société. On devine qu’elle ne sera pas accomplie par les privilégiés actuellement au pouvoir, quelle que soit la compétence des techniciens qu’ils emploient.

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(1)    Chiffres publiés par Le Nouvel Observateur dans son enquête sur « Le prix d’un Français », septembre 1975.

(2)    Voir L’Expansion. Le prix des cadres. n° de Juin 1976.

(3)    L’Expansion. Les cadres et l’argent, septembre 1976.

Article publié dans le numéro 231 de la NAF bimensuel royaliste – 15 septembre 1976