Au matin du 13 juillet, la grande Allemagne pouvait se féliciter d’avoir terrassé la petite Grèce. La victoire n’était pas totale puisque le Grexit voulu par Wolfgang Schäuble n’avait pas eu lieu – il faudrait tirer au clair le rôle des Etats-Unis et de leurs missionnés européens – mais l’asservissement était complet. Aveuglée par sa puissance, enivrée d’avoir terrassé le démon anti-austéritaire, l’Allemagne ne s’aperçoit pas qu’elle se trouve confrontée à un problème que son histoire ne devrait pas lui permettre d’ignorer : elle règne sur un champ de ruines, après avoir fait la démonstration de sa brutalité.

La démocratie grecque est ruinée par l’accord du 13 juillet : les choix du peuple souverain, la liberté d’action du gouvernement, les droits du Parlement sont niés et la nation grecque se trouve privée des conditions d’exercice de sa souveraineté. Preuve est faite que l’Allemagne et ses principaux vassaux sont prêts au coup de force contre toute nation qui remettrait en cause l’idéologie allemande et ce qu’elle recouvre : banditisme bancaire, filouterie commerciale, rapacité industrielle.

Mais cette preuve est une arme à double-tranchant pour l’Allemagne et pour la zone euro.

Pour l’Allemagne. Le coup de force mené contre la Grèce permet de réaliser les objectifs à court terme du gouvernement allemand. Mais il va stimuler les sentiments antiallemands qui avaient disparu pendant la Guerre froide, qui ont été réactivés dans une partie des Balkans au fil de la tragédie yougoslave et qui s’affirment avec virulence en Grèce depuis 2010. Encore une fois, un gouvernement allemand va répandre en Europe la haine de l’Allemagne alors que les peuples qui avaient été ses victimes avaient fait l’immense effort d’une réconciliation.

Pour la zone euro. L’Allemagne frappe le peuple grec pour tenir en respect les autres peuples de la zone euro mais elle démontre que cette zone est soumise à une règle violente qui détruit tout le discours européiste : celui des efforts nécessaires pour retrouver la prospérité au bout du chemin, celui de la solidarité dans le dépassement des égoïsmes nationaux et bien sûr, celui des valeurs démocratiques communément partagées. Si des citoyens de plus en plus nombreux comprennent que l’euro est le signe de l’austérité perpétuelle, de l’endettement éternel, du chômage de masse, de la désindustrialisation, du sacrifice permanent des classes moyennes et populaires, ils pourraient en conclure que le renversement des oligarques est préférable aux fausses fatalités ultralibérales.

Encore faudrait-il que les partis situés à la gauche de la gauche ne ralentissent pas cette prise de conscience comme ils le font depuis la création de l’euro. Plusieurs économistes ont tenté d’expliquer aux dirigeants du Parti de gauche et du Parti communiste que leur internationalisme s’investissait à tort dans la monnaie unique et dans le rêve d’une Union européenne orientée à gauche. En vain ! Lors des manifestations parisiennes de soutien au peuple grec, cet hiver et au début de l’été, les militants du Parti de gauche, du Parti communiste, des Verts, du Nouveau parti anticapitaliste et les rares syndicalistes de la CGT étaient invités à défiler contre l’austérité sans que leurs dirigeants songent à lancer un mot d’ordre contre l’euro. Je n’ignore pas la lucidité de nombreux cadres et militants de base des organisations de la gauche dite radicale. Mais Jean-Luc Mélenchon et Pierre Laurent doivent être tenus pour co-responsables de la reddition du gouvernement grec. Ces internationalistes patentés ont laissé Alexis Tsipras se fourvoyer dans les négociations alors qu’ils auraient pu relayer Jacques Sapir et Frédéric Lordon et faire valoir la nécessité d’en finir avec l’euro en appuyant l’aile gauche de Syriza. Brandir le drapeau rouge – jamais le drapeau tricolore – dans les manifestations et cautionner un plat réformisme, quelle sinistre imposture !

A l’Assemblée nationale, le débat du 15 juillet sur l’accord de Bruxelles a illustré les errements de la gauche de la gauche. Jean-Luc Mélenchon est hostile au troisième « plan d’aide », les Verts sont divisés entre l’approbation, majoritaire, l’abstention et le vote contre. Le Parti communiste, après avoir envisagé l’approbation, a finalement décidé de voter contre l’accord. Dans L’Humanité (1), Paul Laurent appelle « toutes les forces démocratiques européennes à redoubler d’effort pour la refondation démocratique de l’Union européenne et l’émancipation de la tutelle insupportable des marchés financiers. » Cela signifie qu’on veut jeter ces « forces démocratiques » dans une bataille où l’on évitera de faire sauter l’euro, point névralgique du dispositif ennemi.

Quand donc la gauche de la gauche cessera-t-elle de préparer ses futures défaites ?

(à suivre)

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(1)    http://www.humanite.fr/pierre-laurent-cest-un-defi-de-resister-ces-pratiques-colonialistes-579424