Dans un livre indispensable (1), Pierre-Jean Luizard explique les raisons historiques et politiques des succès remportés par « l’Etat islamique » (Daech). En Irak et en Syrie, la décomposition politique est irréversible.  

 Le 21 mai, les milices de Daech se sont emparées de Palmyre. Une victoire hautement symbolique, qui fait craindre le pire pour l’antique cité aux ruines splendides. Elle vient après d’autres conquêtes, rapides, surprenantes, angoissantes : après Raqqa et Deir-ez-Zor en Syrie en décembre 2013, prise de Falloujah (Irak) en janvier 2014 puis, en juin, chute de Mossoul, de Tikrit et de la majeure partie de la plaine d’Al-Anbar, occupation du Jabal Sinjar et de la plaine de Mossoul en août puis siège de la ville kurde de Kobané à partir de septembre 2014… Malgré les bombardements opérés par l’aviation de la coalition dirigée par les Etats-Unis depuis août 2014, Daech continue son offensive jalonnée de massacres. Les chancelleries s’inquiètent, les opinions publiques s’indignent – enfin – du sort funeste des chrétiens d’Orient mais on a du mal à comprendre pourquoi si peu d’hommes, en si peu de temps, ont pu prendre autant de villes et de territoires – bouleversant de manière irréversible la géographie politique de la région.

Historien, spécialiste du Moyen-Orient et plus particulièrement de l’Irak, Pierre-Jean Luizard explique qu’il faut remonter loin dans l’histoire pour saisir la logique des événements. Ce n’est pas par fantaisie que Daech met en scène sur les réseaux sociaux, le 10 juin 2014, l’action d’un bulldozer détruisant un mur de sable à Yaaroubiya, qui est pour nous au milieu de nulle part. Il s’agit de « briser la frontière Sykes-Picot », tracée depuis 1916 entre la Syrie et l’Irak aux termes d’un accord entre la France et la Grande-Bretagne alors en guerre dans cette partie du monde contre la Turquie ottomane.

L’effacement symbolique de cette ligne-frontière inscrit Daech dans la longue lutte contre les puissances coloniales qui ont créé l’Irak et la Syrie et dans l’opposition aux pouvoirs politiques qui ont été imposés à des populations très diverses quant à leur ethnie (arabe, kurde) et quant à leur religion (musulmans sunnites et chiites, chrétiens…). En dépit des promesses faites par certains britanniques (2), le royaume arabe unifié n’a pas vu le jour après la Première guerre mondiale et le jeu des Français et des Britanniques n’a jamais cessé d’être dénoncé dans les milieux panarabes – mais aussi par les Kurdes également payés en promesses fallacieuses.

Daech a donc récupéré tout un héritage anticolonialiste, mais pas seulement. Les causes plus récentes des succès de « l’Etat islamique » sont à rechercher dans la politique américaine en Irak. Après la chute de Saddam Hussein en 2003, les Etats-Unis instituent un fédéralisme qui masque fort mal la promotion de partis communautaires chiites et kurdes – naguère exclus par Saddam Hussein et ses partisans sunnites – au détriment des partis politiques. C’est en fait un système de type libanais qui est institué : le président de la République est obligatoirement kurde, le chef du gouvernement est toujours chiite et le président du Parlement doit être un Arabe sunnite. Cette répartition ethno-religieuse du pouvoir est reproduite à tous les niveaux hiérarchiques, ce qui crée un désordre complet et une corruption sans limites, sur fond de guerre civile confessionnelle. Les clans vainqueurs s’approprient la rente pétrolière et avantagent le territoire qu’ils contrôlent. Les sunnites sont d’autant plus désavantagés que l’armée nationale est chiite à 80%. Lors du « printemps arabe » irakien, la répression féroce des manifestations sunnites par une armée chiite obéissant à un Premier ministre chiite crée un fossé impossible de combler. Les Arabes sunnites sont alors prêts à soutenir qui les vengera des humiliations et de la répression.

Il faut également s’intéresser à l’histoire longue du côté syrien. Les Arabes sunnites n’ont pas oublié qu’après avoir pris Damas en septembre 1918, Fayçal, fils du shérif Hussein de La Mecque, s’était proclamé roi et fait reconnaître comme tel par le Congrès national syrien le 7 mars 1920 : le territoire du nouveau royaume englobait le Liban, la Jordanie, la Palestine et la partie non-chiite de la province de Mossoul. Le 25 avril 1920, sans tenir le moindre compte de cette décision, la conférence de San Remo attribue à la Grande-Bretagne un mandat sur l’Irak, la Palestine et la Transjordanie et à la France un mandat sur la Syrie et le Liban. Fayçal est chassé de son trône par les Français et la Syrie est réorganisée au bénéfice de la minorité alaouite contre la majorité sunnite (3). On sait que les Alaouites sont toujours au pouvoir à Damas où ils font face depuis 2011 à une insurrection sunnite dans laquelle les djihadistes jouent un rôle croissant… Egalement victime de promesses « oubliées » quant à la constitution d’un Etat indépendant sur une partie de la Turquie et de la province de Mossoul, les Kurdes ont subi constamment la répression du pouvoir irakien jusqu’à ce que la chute de Saddam Hussein leur permette de constituer, sur le territoire irakien, un territoire autonome.

C’est dans cette situation de rupture consommée entre les sunnites et les chiites irakiens, de guerre civile en Syrie et de création d’un Kurdistan que surgit Daech. « L’Etat islamique en Irak et au Levant » est créé le 9 avril 2013. A l’origine, il s’agit d’un groupe irakien fédéré par Al-Qaeda sous la forme d’un « Conseil consultatif des moudjahidines en Irak ». Ce groupe s’est séparé d’Al-Qaeda et de l’organisation syrienne Jabhat al-Nusra pour se constituer en « Etat islamique » en 2014 : il dispose d’une armée visant la conquête de territoires administrés par divers services appliquant la Charia sous l’autorité d’un calife – le califat détenu par les Ottomans ayant été aboli par Mustapha Kemal en 1924. Là encore, retour de l’histoire : le dernier calife abbasside al-Mutawakkil III avait été fait prisonnier par le sultan ottoman Sélim Ier le 24 août 1516 après la bataille de Marj Dabiq, non loin d’Alep en Syrie.

La force de Daech, c’est d’avoir mobilisé à son profit tout un imaginaire politico-religieux et de se présenter comme le protecteur des sunnites opprimés d’Irak et de Syrie. La conquête de vastes territoires à partir entre juin et août 2014 n’est pas l’effet d’une campagne militaire réussie. Menée avec peu de combattants (10 000 en Irak), l’offensive djihadiste est fulgurante parce que les militaires obéissant au gouvernement de Bagdad ne se sont pas battus, parce que certains dirigeants kurdes se sont provisoirement entendus avec Daech pour récupérer Kirkouk et laisser les islamistes progresser dans la province de Diyala, à l’est de Bagdad. Les populations des régions conquises par les islamistes ont accepté leur tutelle d’autant plus facilement que l’armée irakienne (chiite) exerçait une violente oppression sur les sunnites. De plus, Daech a eu l’habileté de laisser les autorités locales sunnites administrer les villes, les quartiers et les villages « libérés » tout en menant une lutte efficace contre la corruption, pour l’approvisionnement régulier des marchés et la stabilisation des prix. Largement médiatisées, les exécutions publiques de trafiquants confortent la popularité de Daech auprès de la population sunnite qui ne se soucie pas des atrocités commises contre les ennemis, chrétiens et chiites, du nouveau pouvoir. A la différence d’Al-Qaeda qui avait pour seul but d’organiser des actions terroristes selon la vague promesse de la restauration du califat, Daech proclame ce califat, se donne les apparences d’un Etat et administre directement ou indirectement des territoires selon des liens d’allégeance et en donnant des preuves immédiates et concrètes de sa redoutable efficacité.

Les dirigeants de « l’Etat islamique » ne se contentent pas de leurs conquêtes sur les territoires de l’Irak et de la Syrie : les djihadistes visent d’autres Etats et c’est l’ensemble de la région qui est sérieusement menacé. L’Irak a explosé : l’existence du Kurdistan indépendant est un fait acquis et le gouvernement de Bagdad ne représente plus que la population chiite. La Syrie dessinée en 1920 a elle aussi cessé d’exister car le gouvernement de Damas ne pourra pas reprendre les régions qui ont échappé à son contrôle. Le Liban est menacé : le Hezbollah chiite est un Etat dans un semblant d’Etat qui soutient militairement le gouvernement syrien ; une partie de la population sunnite libanaise soutient les djihadistes syriens de Jabhat al-Nusra et les réfugiés syriens participent à la déstabilisation du pays. Cependant, la communauté chrétienne reste solide et l’armée libanaise s’en tient à sa neutralité malgré les provocations de Daech. La Jordanie, fondée en 1921 et attribuée au chérif Hussein, est directement confrontée au péril djihadiste et lutte pour sa survie en participant activement à la coalition dirigée par les Etats-Unis.

Après avoir examiné la situation de l’Arabie saoudite, aux prises avec le problème yéménite, et les embarras de la Turquie qui a perdu son influence au Moyen-Orient et qui voit ses conflits revenir sur son propre territoire, Pierre-Jean Luizard s’interroge sur la réaction des Etats-Unis et de leurs alliés. « Les diplomaties occidentales, écrit-il, ne semblent pas prendre la mesure du caractère irréversible de ce qui arrive aujourd’hui aux Etats du Moyen-Orient ». Les bombardements effectués par la coalition peuvent bloquer certaines opérations de Daech mais les objectifs politiques de l’action militaire sont incertains : la restauration de l’autorité du gouvernement de Bagdad sur le territoire irakien est impossible et on ne sait comment se comporter avec Bachar al-Assad. Ces échecs et ces incertitudes ne signifient pas que « l’Etat islamique » – aujourd’hui 25 000 combattants environ – remportera toutes les batailles. Mais la guerre est, pour longtemps encore, le seul avenir prévisible pour le Moyen-Orient.

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(1)   Pierre-Jean Luizard, Le piège Daech, l’Etat islamique ou le retour de l’Histoire, La Découverte, 2015. 183 pages. 13.50 €

(2)   Faites au shérif Hussein de La Mecque, les promesses ambiguës de sir Henry McMahon, Haut-Commissaire britannique au Caire, rencontrent l’hostilité du Bureau indien… qui a sous sa responsabilité les régiments indiens de l’armée britannique indienne qui occupera l’Irak.

(3)   Cf. Michel Seurat, Syrie, l’Etat de barbarie, PUF, « Proche Orient », 2012. Préface de Gilles Kepel. 27 €.

Article publié sous pseudonyme – mai 2015