Un grand parti populiste, par définition antiélitiste, est en train de se donner pour chef un jeune homme déjà intégré aux cercles les plus clinquants de l’élite affairiste et mondaine. Tel est le paradoxe que souligne l’idylle médiatisée entre Jordan Bardella et une duchesse italienne.
Publiées par Paris-Match, les photos de Jordan Bardella et de Marie-Caroline de Bourbon-Sicile ont provoqué une ribambelle de commentaires ironiques. Il s’agit, bien sûr, d’une mise en scène, avec l’assentiment des intéressés. Nous assistons, bien entendu, à une campagne promotionnelle conçue de la même manière que celles qui avaient propulsé Emmanuel Macron et sa femme, puis Éric Zemmour et Sarah Knafo.
On peut trouver l’évènement risible ou juger que ce jeune couple est “glamour” comme Pascal Praud, imprécateur soudain mué en bénisseur de tourtereaux. Le montage médiatique de comportements privés relèverait de l’anecdote si Jordan Bardella n’était pas le président du Rassemblement national et un futur candidat, qui a de fortes chances d’être élu président de la République.
A propos d’images, prenons-en quelques-unes bien connues. Un chef populiste c’est une grande gueule, un homme plutôt corpulent, souvent en bras de chemise, qui parle avec ses tripes – ou qui, du moins, fait semblant. C’est Jacques Doriot avant la guerre, Pierre Poujade juste après, Jean-Marie Le Pen, Matteo Salvini… C’est un aventurier de la politique, qui mène une vie intense. Les femmes plus récemment apparues sur la scène populiste, telles Marine Le Pen et Georgia Meloni, se sont imposées par leur courage et leur détermination. Humiliée, insultée, longtemps en conflit avec son père, “Marine” sait faire écho aux humiliations éprouvées par ses électeurs, qui se sentent compris. Qu’on le regrette ou qu’on s’en réjouisse, il y une convergence entre les sentiments d’une partie de l’électorat et la manière d’être des tribuns de la plèbe.
Il va presque sans dire que, dans le paysage populiste, Jordan Bardella pose problème. Ce n’est pas sa jeunesse qui est en cause, ni l’inexpérience qu’on lui prête et qui va bientôt disparaître au fil du combat politique, mais son mode de vie et ses fréquentations. Il ne s’agit pas de moralité, mais de politique. Un parti populiste est par définition voué à promouvoir le peuple contre les élites. On oublie trop souvent que Jean-Marie Le Pen ne dénonçait pas seulement l’immigration : il protestait contre l’establishment et le mondialisme avant même que les chefs des grands partis populaires de droite et de gauche se constituent en oligarchie et acceptent de plus ou moins bon cœur le marché mondialisé.
Or voici que Jordan Bardella, qui sera dans quelques mois candidat à la présidence, noue de tendres liens avec une très riche héritière italienne. Cela signifie qu’il fréquentait depuis un certain temps cette fraction affairiste et mondaine de l’élite au sein de laquelle évolue la jeune héritière (1). Il était donc invité, accepté par ce milieu – ce qui n’est pas une mince affaire pour un jeune homme ni titré, ni surdiplômé, né en Seine-Saint-Denis dans un milieu modeste. Pour être adoubé, il faut donner toutes sortes de gages et mener un train de vie en phase avec le milieu qui est à l’opposé des modes de vie et de la décence commune des classes moyennes et populaires.
J’ajoute que, contrairement à une opinion répandue, le fait d’hériter d’un titre n’a aujourd’hui aucune signification politique. La monarchie royale n’est pas héréditaire. On est roi par statut, selon les principes de l’institution ; la charge se transmet par une loi de succession, pour le service de l’Etat. Dès lors qu’ils ne se mettent pas au service de l’Etat et de la nation, les membres des anciennes familles régnantes sont des citoyens comme les autres. Effective ou symbolique, la dignité n’est pas séparable de la charge.
Je n’ai pas à juger l’itinéraire balzacien de Jordan Bardella. Sa liaison avec Marie-Caroline de Bourbon-Sicile est un symptôme, qui permet de pointer les contradictions internes du Rassemblement national. Nous l’avons déjà dit : le Rassemblement national est en train de devenir le grand parti de la droite française. Il peut porter son candidat à la Présidence et conforter sa position à l’Assemblée nationale s’il devient un “parti attrape-tout” comme le fut en son temps le parti chiraquien. Les différents cercles patronaux l’ont compris. Même s’ils préfèrent un représentant de l’oligarchie – par exemple Edouard Philippe -, ils prennent leurs précautions avec le RN et s’efforceront de l’encadrer s’il triomphe l’an prochain. D’où le déjeuner qui a réuni quinze grands patrons autour de Marine Le Pen, le 8 avril chez Drouant et la publicité qui a été donnée à cet événement parisien. D’où la rencontre entre Jordan Bardella et les dirigeants du Medef le 20 avril. L’idylle mise en scène dans Paris-Match s’inscrit dans cette normalisation à la mode néo-libérale qui a commencé en 2017 quand Marine Le Pen a abandonné le combat contre l’euro.
Tout irait pour le mieux s’il n’y avait pas les électeurs. Pour un parti attrape-tout, la principale difficulté est de garder ceux qu’il attrape. Or Jérôme Sainte-Marie, responsable de la formation politique au RN, a expliqué dans un livre remarquablement pensé qu’il existait un “bloc populaire” de plus en plus capable de défaire le “bloc élitaire” (1). Mais si les dirigeants du bloc populaire s’intègrent de diverses manières au bloc élitaire, les quelques promesses sociales du Rassemblement national peuvent-elles être prises au sérieux ? On risque d’oublier très vite que Marine Le Pen se présentait comme la candidate du pouvoir d’achat.
Il serait intéressant que Jérôme Sainte Marie, fin dialecticien, puisse s’exprimer sur la contradiction interne qui travaille le bloc populaire, ou du moins sa principal fraction.
***
1/ Jérôme Sainte-Marie, Bloc populaire, Une subversion électorale inachevée, Le Cerf, 2021.
Article publié dans le numéro 1322 de « Royaliste » – 18 avril 2026
0 commentaires