C’est parti pour le grand tour de piste des faiseurs de pluie ! Chaque candidat à la candidature publie des éléments de programme, comme si nous étions dans une pré-campagne normale. Or l’exercice de la fonction présidentielle sera probablement très différent après l’élection d’un nouveau président.
C’est parti et c’est, une fois de plus, mal parti. Ce n’est pas une question de personne, de clan ou d’orientation politique – mais de climat, débile et débilitant. Prenons la petite phrase anodine que prononce Gérald Darmanin le 26 mai : “Il faut qu’[Edouard Philippe] nous montre son envie d’être président de la République”. L’envie, et non pas le désir ou la volonté. L’envie renvoie au plaisir immédiat, à la pulsion, à la jouissance alors que le désir – de savoir, de posséder – relève de l’intellect. Élire quelqu’un au vu de sa capacité de jouissance, ce n’est pas très ragoûtant, mais le thème de l’envie est récurrent dans les propos politiques – sans doute sous l’effet de communicants qui ont lu des résumés de psychologie.
Raphaël Glucksmann, qui n’en rate jamais une, est tombé dans le même panneau. Le fils du Grand Dédé, auteur d’un livre prémonitoire sur La Bêtise (1), vient de publier une sorte de manifeste intitulé Nous avons encore envie dont il a explicité le sens philosophique à nos confrères du Monde : “C’est à moi de susciter une envie. Je pense que l’envie est la clé de tout, on ne peut pas miser sur l’appel à la raison”. Voici l’électorat de gauche convié à une campagne pulsionnelle dont seraient exclus les 18-25 ans, les citoyens qui gagnent moins de 1 500 euros et les gens des banlieues, si l’on en croit une note interne publiée par France Télévisions. Dans la lutte des classes, Raphaël Glucksmann se voit comme l’aspirateur de la fraction gauche-molle du bloc bourgeois. On lui souhaite bien du plaisir.
C’est donc pour donner envie que les candidats à la candidature commencent à diffuser des éléments de programme. Edouard Philippe présente son plan de lutte contre le narcotrafic. Gabriel Attal veut nous parler de ses quatre “chantiers” : l’école, les frontières, l’IA et les salaires. Bruno Retailleau veut créer une “génération Retailleau” et lui donner un “idéal”. On attend avec une vague curiosité de collectionneur lassé le programme de Jordan Bardella et de quelques autres, mais il faut surtout saisir le point commun à tous ces textes qu’on nous livre en ce moment par fragments. De l’extrême droite à l’extrême gauche, tous les programmes présidentiels présentent la même caractéristique : ils sont et seront, plus encore que ceux des précédentes campagnes, marqués du sceau de l’irréalisme.
Il y a bientôt dix ans, Gaël Brustier remarquait que “c’est désormais un faiseur de pluie que l’élection présidentielle doit désigner, c’est-à-dire une personnalité dont la fonction est ramenée à un rôle de guérisseur” suscitant après son élection une impopularité record (2) … puisqu’il ne guérit pas les maux dont souffre le pays. Depuis vingt ans, nous publions avant chaque campagne présidentielle un article disant que les candidats n’ont pas à présenter de programme parce que les programmes relèvent des partis qui aspirent au gouvernement. Le débat sur les programmes doit donc avoir lieu lors des élections législatives. L’exercice de la fonction présidentielle fait de l’élu l’homme de la Nation, en charge de l’essentiel tel qu’il est défini par l’article 5 de la Constitution : le président est le gardien de la Constitution, qui doit assurer par son arbitrage le fonctionnement régulier des pouvoirs publics et la continuité de l’Etat, qui est garant de l’indépendance nationale, de l’intégrité du territoire et du respect des traités.
Ces tâches exigent du monarque élu plus que de la compétence : une conscience historique, une rigueur juridique, une intégrité morale qui permettent de créer un lien entre le chef de l’Etat et les citoyens, à l’opposé de toutes les techniques de communication. En comparant les exigences de la charge et la gestion erratique des élus quinquennaux, qui se comportent comme s’ils étaient à Matignon, nous avions conclu que la fonction présidentielle avait disparu et nous appelions, en vain, au respect de la Constitution.
Bien entendu, tous les candidats à la candidature se comportent aujourd’hui comme s’ils devaient être des chefs de gouvernement, capables de trancher sur l’immigration, le pouvoir d’achat et la distribution gratuite de brosses à dents. Ils ne veulent pas envisager le scénario le plus probable : celui d’une absence de majorité qui leur serait favorable à l’Assemblée nationale. Que devient le président Bardella sans majorité RN ? Que devient le président Mélenchon avec une majorité de droite ? Le président sans majorité présidentielle à l’Assemblée nationale devient le chef de l’Etat selon l’article 5 et selon les autres articles qui délimitent ses attributions. C’est la fin du faiseur de pluie, le retour possible de la fonction symbolique dans nos institutions.
Nul ne peut empêcher les candidats de présenter leur programme, en rêvant à un retour d’une majorité parlementaire stable. Mais, dans les mois qui viennent, il serait nécessaire, voire indispensable, que les candidats nous expliquent comment ils concevraient l’exercice de leur fonction, au cas où ils ne pourraient plus usurper le rôle de Premier ministre. Le cas d’Emmanuel Macron ne serait pas à prendre en considération car les Premiers ministres qu’il a nommés ne lui ont pas été hostiles. Or il faut envisager des hypothèses beaucoup plus conflictuelles, à l’Assemblée nationale et dans notre pays qui va subir les effets de la guerre au Moyen-Orient. Les candidats ont tout intérêt à congédier leurs communicants et à écouter les constitutionnalistes.
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1/ André Glucksmann, La Bêtise, Grasset, 1985.
2/ Gaël Brustier, Le Désordre idéologique, Le Cerf, septembre 2017.
Article publié dans le numéro 1325 de « Royaliste » 29 mai 2026
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