A la rencontre de l’Homo superior du XXIe siècle – par Jean Daspry

Août 2, 2026 | Billet invité | 0 commentaires

 

« Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse ». Ainsi s’exprime Albert Camus, le 10 décembre 1957 à Stockholm, lors de la réception de son Prix Nobel de littérature. Le moins que l’on puisse dire est que les choses n’ont pas beaucoup changé sept décennies plus tard. La nouvelle génération, qui succède à celles des « baby-boomers », n’a que faire des oripeaux d’un passé décomposé. Elle les jette par-dessus bord afin de repartir sur des bases nouvelles. Elle invente, souvent à l’insu de son plein gré, un mode vie plus en adéquation avec le nouveau monde des nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC) qui sont ses tics et ses tocs. Sa puissance affichée se déploie dans sa faiblesse intrinsèque. Examinons trois volets de la démarche de la génération qui monte : la vie quotidienne de l’homo oeconomicus, la pensée politique de l’homo numericus et la pensée géopolitique de pessima homo !

LA VIE QUOTIDIENNE DE L’HOMO OECONOMICUS

Hier, l’être humain du XXe siècle adopte un mode de vie simple. Celui du XXIe entend se faciliter la vie en s’épargnant les corvées inutiles dans les magasins.

Il préfère commander tout et n’importe quoi « Made in China » sur Amazon afin de remplir les poubelles de son immeuble de tonnes de cartons et papiers d’emballage difficiles à recycler. Bonjour les forêts ! S’il ne va pas déguster une excellente gastronomie chez MacDo, Burger King ou KFC, il se fait livrer à sa porte d’excellentes pizzas par une horde de cyclistes – le plus souvent sans papiers, sans une connaissance sommaire de notre langue – qui ne respectent pas les règles du code de la route pour ne pas faire patienter le client. Les héros du nouveau siècle pratiquent quotidiennement le Vélib’ dans sa version électrique pour épargner leurs mollets sensibles. L’homme et la femme du XXIe siècle sont l’élégance personnifiée. Ils soignent leur apparence. Parent 1 et Parent 2 sont tatoués de la tête au pied pour être dans le vent. Pendant que Madame se fait poser des faux ongles extravagants dans une onglerie tenue par des Asiatiques, Monsieur se fait couper les tifs à la tondeuse (sorte de tronçonneuse) dans un « Barber Shop » dont il se murmure qu’il servirait à recycler de l’argent sale. L’argent n’a pas d’odeur. Toute la Sainte famille se retrouve devant une chope de bière, des frites, du Ketchup et du pop-corn, au troquet du coin, déguisée avec des maillots à l’effigie du généreux Qatar, pour hurler lors de chaque but marqué par notre équipe de football Black-Blanc (pas tant que ça) -Beur. Les Damnés de la terre privilégient le télétravail au travail en présentiel, la retraite à 60 ans, les RTT, les congés climatiques … pendant que le déficit public atteint des lignes rouges[1]. Dans la civilisation moderne, l’enfant est roi. Il invective ses parents, ses enseignants, se roule par terre pour obtenir un cookie ou un brownie qu’il ne finira pas pour montrer qui est le « boss ».

La modernité est inscrite dans son ADN.

LA PENSÉE POLITIQUE DE L’HOMO NUMERICUS

Hier, l’être humain du XXe siècle s’informe par la presse écrite, parlée et télévisée. Aujourd’hui, il en va tout autrement.

Hier, il réfléchit sur la base d’informations objectives et recoupées. Il possède encore son libre-arbitre. L’homme est encore un « roseau pensant » (Pascal). Celui du XXIe ne jure que par les réseaux (a)sociaux que d’aucuns qualifient élégamment de « murs des chiottes » tant on s’y invective plus que l’on y échange entre gens raisonnables pour s’enrichir intellectuellement. Notre héros est un adepte du prêt-à-penser, idéologie ou ensemble de pensées simplistes qui sont censées répondre à tout[2] mais surtout l’IA pense, et pense bien, à votre place ?[3] Ne soyons pas masochiste. Son cœur penche et pense à gauche. Il est écologiste dans l’âme. Il est européiste et mondialiste dans l’âme. On ne sait pas toujours très bien s’il est libéral ou protectionniste. Dès qu’il entend prononcer – y compris mezzo voce – le nom de Vincent Bolloré[4] ou celui de la chaîne d’information en continu, CNews, il manque de s’étouffer, de tomber à la renverse. Dès qu’il reprend ses esprits, il hurle contre l’emprise insupportable du fascisme, du populisme, de l’extrême droite, du racisme, des discriminations dans la vie politique. Un jour, il stigmatise le rôle tentaculaire de l’État dans sa vie privée au motif qu’il le surveillerait à son insu. Un autre, il réclame plus d’État pour le protéger contre les conséquences du Covid, de la canicule, contre les risques économiques et autres aléas de la vie en société. Un jour, il réclame de nouvelles lois pour règlementer dans ses moindres détails la vie en société. Une autre, il en appelle à la simplification normative et règlementaire. Un jour, il critique les obstacles éventuels à une immigration qui nous enrichirait. Un autre, il réclame l’imposition de stricts quotas pour une lutter contre une immigration qui nous appauvrirait[5].

La versatilité politique est inscrite dans son ADN.

LA PENSÉE GÉOPOLITIQUE DE PESSIMA HOMO

Hier, l’être humain du XXIe siècle se revendique de la génération climat. Le même s’assimile aujourd’hui à la génération Gaza.

Pourquoi ? Il ne le sait pas tant son approche des relations internationales est marquée au sceau du simplisme réducteur et du psittacisme élémentaire. Vers le monde compliqué, il avance avec des idées simples tout en ignorant le passé complexe du reste de la planète. Il ignore tout du droit international qui n’est pas un droit comme le rappelait un éminent professeur à Sciences Po Paris. C’est pour cette raison qu’il invoque sa violation à tort et à travers. Il ignore tout des (fausses) valeurs qu’il invoque à tout bout de champ pour conforter son indignation à géométrie variable (DPDM[6]). Il en va de même des principes (souples). Il ignore tout de la différence entre politique étrangère (le cap pérenne) et la diplomatie (le cap évolutif). C’est pour cette raison qu’il utilise ces deux concepts sans savoir de quoi il parle. Tel un perroquet, l’homme du XXIe siècle psalmodie à longueur de journée quelques mantras qui impressionnent surtout les gogos. Nous pensons aux concepts que sont ceux de crime de guerre, de crime contre l’humanité, de crime d’écocide, de génocide, de droits de l’homme …  C’est tellement utile pour disqualifier son contradicteur, son opposant sans avoir à débattre au fond. Notre expert es-géopolitique dispose de sa liste de boucs émissaires qu’il charge de tous les maux de la planète pour éviter toute disputatio de bon aloi. Il s’érige facilement en conscience universelles auto-proclamée, confondant Realpolitik et morale. En dernière analyse, il se montre incapable de contribuer à relever avec lucidité et responsabilités les immenses défis de notre époque au terme d’un processus patient et réfléchi faute de savoir ce qu’il veut construire. Il ne comprend pas que la révolution numérique est en train de modifier la grammaire des conflits. Tout cela n’est plus une parenthèse, c’est un nouvel environnement géostratégique durable.

L’ignorance crasse est inscrite dans son ADN.

DE GÉNÉRATION EN GÉNÉRATION

« Chaque génération se croit plus intelligente que la précédente et plus sage que la suivante » (George Orwell). Une fois encore, le monde est traversé de constantes que le temps qui passe ne parvient pas à effacer. Ainsi va le monde cahin-caha. Or, de nos jours, il semble que les femmes et les hommes du XXIe siècle n’aient cure de leçons de l’expérience du passé. Elles et ils sont habités d’une certitude à l’opposé du doute cartésien. Elles et ils n’ont que faire de la pensée pertinente d’Emmauel Macron pour qui : « Pour être visionnaire, il nous faut cette fidélité tenace au passé, cette lucidité absolue sur notre époque, et cette espérance invincible pour rêver l’avenir »[7]. Elles et ils privilégient la sinuosité, l’absence de continuité, l’incohérence, la contradiction, le manque de lucidité doublées d’une certaine naïveté dans leur mode de vie au quotidien et dans leur approche de la politique nationale et de la politique internationale. Il ait parfois des vérités qu’elles et ils refusent de regarder en face. Voici quelques conclusions à tirer de ce voyage à la rencontre de l’homo superior du XXIe siècle !

Jean DASPRY

(pseudonyme d’un haut fonctionnaire, Docteur en sciences politiques.

Les opinions exprimées ici n’engagent que leur auteur.

 

[1] Éric Albert, Le taux d’emprunt à dix ans de la France s’envole et dépasse 4%, Le Monde, 25 juillet 2026, p. 11.

[2] www.universalis.fr

[3] Alexandre Picquard/Michaël Szadkowski, Comment les sites Web tentent de s’adapter à la recherche par IA, Le Monde, 25 juillet 2026, p. 13.

[4] Samia Dechir, (propos recueillis par), Alexis Lévrier : « Le match entre l’empire Bolloré et la démocratie se jouera en 2027 », www.mediapart.fr , 28 juin 2026.

[5] Quitterie de Prémesnil, Immigration : 83% des Français se disent favorables à « l’immigration négative », concept popularisé par Éric Zemmour, www.valeursactuelles.com , 29 juin 2026.

[6] Deux poids, deux mesures.

[7] Emmanuel Macron (Préface), Louis Giscard d’Estaing (sous la direction de), « VGE 1926-2020, 2026. Le visionnaire », éditions Eyrolles, p. 9.

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