Le fameux “consensus des “économistes”, qui produit les fausses évidences médiatiques a été obtenu par l’éviction des partisans d’une politique économique prolongeant les avancées théoriques et les résultats effectifs de l’après-guerre. Cette pensée hétérodoxe reste cependant disponible.

Le mépris des théories économiques, toujours trop compliquées, fait toujours recette chez les partisans du bon sens, adeptes de la soumission au réel. Ils ne veulent pas voir que le réel est l’effet d’un cadrage théorique. Ce cadrage peut résulter d’un travail d’intention scientifique ou procéder de l’habillage idéologique de visées politiques et de la promotion de groupes sociaux.

De 1945 à 1975, les politiques dirigistes menées en France et en Europe de l’Ouest ont été largement inspirées par John M. Keynes et par François Perroux. Les plus anciens de nos rédacteurs ont connu le tournant de 1975 qui marqua le retour en force du courant néolibéral et la mise en application des préceptes de l’idéologie du marché.

La nouvelle orthodoxie ne s’est pas imposée par la pertinence de ses idées, ni par le caractère indiscutable de ses résultats. Elle a utilisé des arguments fallacieux – par exemple la courbe de Laffer sur la fiscalité qui a réapparu pendant la campagne des législatives. Elle a conçu une  propagande déguisée en “communication” avec le soutien financier massif des grandes entreprises privées.

Les effets visibles de ce travail idéologique ont été amplifiés par un discret travail d’éviction des économistes et des responsables politiques qui contestaient le nouveau cours théorique et ses conséquences effectives : abandon de la planification, privatisations, “rigueur” budgétaire, contrainte salariale… Attention ! Il n’y a jamais eu le moindre complot néolibéral et le Grand Capital n’a pas diffusé à ses agents des listes noires d’économistes dissidents à purger. L’éviction des hétérodoxes est à comparer au tri silencieux qui s’opère dans les salons bourgeois. Celui qui a eu un mot malheureux révélant des complaisances douteuses ou qui a été aperçu au coin d’une rue en mauvaise compagnie ne reçoit plus d’invitations. S’il téléphone, le maître d’hôtel a pour consigne de répondre que Madame n’est pas là, et les lettres restent sans réponse. L’inconvenante personne, que l’on flattait naguère pour ses élégances, est vite effacée des mémoires.

Dans le milieu des économistes, la purge a coïncidé avec le “tournant de la rigueur” en 1983. Avec Jean-Pierre Chevènement, les partisans d’une “autre politique” keynésienne ont été marginalisés au Parti socialiste, des intellectuels communistes de premier plan (Philippe Herzog) se sont ralliés à la nouvelle pensée dominante et à l’européisme ambiant, on s’est détourné de François Perroux et une chape de plomb est tombée sur l’œuvre de Maurice Allais, éminent économiste libéral qui avait l’inconvenance de militer pour le protectionnisme.

Le ralliement de la majorité des socialistes au néolibéralisme, les ambiguïtés d’un Parti communiste pris au piège de son vieil “internationalisme prolétarien” et la liquidation du gaullisme par Jacques Chirac ont provoqué une succession de défaites : l’irrésolution de Philippe Séguin après le référendum sur Maastricht, l’échec en 1992 d’Edith Cresson qui avait tenté de définir une ligne industrialiste et surtout l’échec de la candidature de Jean-Pierre Chevènement et la disparition du Pôle républicain. Faute de leader – Laurent Fabius avait surtout envie de rentrer dans le rang avec la victoire du Non en 2005 – les vainqueurs du référendum contre le “traité constitutionnel européen” n’ont pu se réinstaller dans le camp politique et c’est le Front national qui a capté la réaction de rejet du néolibéralisme mis en œuvre par Bruxelles.

L’éviction politique du néo-gaullisme et de la dissidence économique s’est poursuivie par de nouvelles évictions : en 2006 celle de Jacques Nikonoff, qui présidait le mouvement Attac, en 2017 celle de Florian Philippot et de ses proches, qui militaient pour la sortie de la zone euro, sans oublier le ralliement soudain de Nicolas Dupont-Aignan à Marine Le Pen et à la nouvelle ligne frontiste, euro-compatible, puis l’exclusion par Jean-Luc Mélenchon de la tendance nationale-républicaine de La France insoumise.

Beaucoup plus feutrée, la même logique d’éviction s’est observée dans les médias. Les économistes hétérodoxes ont peu à peu disparu des écrans ou sont admis sur les plateaux pour de très courtes prestations censées respecter le caractère démocratique des débats. Mais le cheval néolibéral écrase l’alouette autorisée à émettre de brèves critiques : triomphe du “cercle de la raison”, du “consensus des économistes”, des évidences assénées sur les bienfaits de la libre concurrence, de l’euro et des privatisations dans le parfait mépris des démentis empiriques.

Triomphe illusoire ! Les publications des économistes hétérodoxes se sont multipliées au fil des décennies – nous y consacrons de nombreuses pages – et ces dissidents additionnent les millions de vues sur les réseaux sociaux. Nous ne citerons pas de noms, tant ils sont connus et appréciés par nos lecteurs. Il nous suffit de rappeler que le courant hétérodoxe présente des analyses d’une solidité éprouvée et des propositions qui pourraient inspirer les élus de droite et de gauche soucieux de rompre avec les gouvernances oligarchiques.

Il ne s’agira pas de rejouer les Trente glorieuses mais de reprendre la dynamique intellectuelle et politique de la Libération : celle de la reconstruction, dans ses méthodes et ses objectifs aujourd’hui largement déterminés par l’enjeu écologique.

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Article publié dans le numéro 1282 de « Royaliste » – 6 juillet 2024

 

 

 

 

 

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