Avec Loris Chavanette, nous pénétrons au cœur de la foule en train de faire l’événement révolutionnaire, sans perdre de vue ce qui se passe à l’intérieur du château de Versailles, lieu d’expression d’une autorité royale en perte de pouvoirs.

Une révolution, c’est une suite d’événements inimaginables qui se produisent sous l’effet des circonstances historiques et du comportement des acteurs, plus ou moins conscients de ce qu’ils sont en train de vivre et de faire. Il est par conséquent difficile de porter un jugement équitable sur des décisions prises dans un moment d’extrême tension, puisque nous connaissons la suite de l’histoire, sur laquelle nous pouvons réfléchir dans le calme d’un bureau.

Le regret de ce qui s’est irrémédiablement accompli est aussi déplacé que l’enthousiasme pour un mouvement qui recèle ses propres contradictions, souvent violentes. Le premier mérite de Loris Chavanette tient à l’équilibre de son regard, qui nous place au cœur des journées d’octobre 1789, à Paris, à Versailles et de nouveau à Paris (1) afin que nous puissions saisir tout ce que l’inouï doit à la contingence, tout ce que les institutions et les principes nouveaux doivent à la détermination de celles et ceux qui campent en temps ordinaires sur les marges de la société.

En octobre, le mouvement part de la marge féminine qui ne participait pas au mouvement de l’histoire – à part de glorieuses individualités – mais qui s’échinait dans les tâches quotidiennes. Vendeuses des rues, couturières, dames de la halle, elles ont faim et c’est le besoin immédiat de pain qui les rassemble à Paris et qui les pousse à prendre, sous une pluie battante, la route de Versailles.

Loris Chavanette décrit admirablement la marche, dans le froid et sur le sol boueux, de ces femmes qui n’ont rien dans le ventre, trop peu sur le dos et qui risquent leur vie dans ce long périple. Mais il évoque aussi la vie à Versailles, qui forme un contraste violent avec la misère des femmes insurgées. Le 1er octobre, un banquet est donné en l’honneur du régiment de Flandres et cet événement banal devient un scandale politique. On y mange et on y boit d’abondance alors que le peuple meurt de faim, les dames de la Cour y paraissent, puis la famille royale, il y a des débordements – on parlera d’orgie – et la cocarde tricolore est ou aurait été foulée aux pieds. Bien peu voient, à Versailles, qu’on jette de l’huile sur le feu.

La suite des événements fait apparaître un roi absent – il est à la chasse le 5 octobre – et hésitant. Mais Louis XVI s’oppose à ce que l’on fasse tirer sur les femmes assemblées devant le château et il recevra avec une émotion certaine plusieurs d’entre elles. La reine est une femme qui a su affirmer son individualité tout en vivant discrètement ses amours mais elle plaide pour la fuite en Normandie et reste attachée à l’ancienne société qui se désagrège sous ses yeux. Marie-Antoinette fera cependant preuve de grand courage lorsque le château sera envahi au matin du 6 octobre comme pendant le long voyage de Versailles à Paris, après que Louis XVI aura signé la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen.

La foule insurgée n’est pas composée de mégères assoiffées de sang, ni d’hommes déguisés en femmes. Elle comporte une minorité d’éléments violents et de véritables révolutionnaires comme Théroigne de Méricourt ; pour la majorité, l’objectif est d’avoir du pain, non de prendre le pouvoir, qui est déjà à l’Assemblée nationale – et encore moins d’abolir la royauté. Au fil des événements, il semble que la légitimité se défasse et que le carrosse royal en route vers la capitale ne soit que le cercueil de la monarchie. Pourtant, lorsque Louis XVI annonce qu’il ira à Paris, la foule crie “vive le roi” et l’écho s’entend dans toute la ville. Pourtant, lorsque la famille royale roule vers l’Hôtel de Ville, c’est le même cri qui retentit. Le peuple clame son amour pour le roi et Marie-Antoinette lui en impose par sa dignité. La symbolique royale continue de produire ses effets, le lien entre le roi et le peuple est encore effectif et Louis XVI peut devenir le roi de la Révolution, le premier serviteur de la nation. Il faudra beaucoup d’erreurs et de fautes politiques pour que, trois ans plus tard, le lien soit rompu.

***

1/ Loris Chavanette, Les femmes entrent en Révolution, 5-6 octobre 1789, Tallandier, février 2026.

Article publié dans le numéro 1326 de « Royaliste » – 10 juin 2026

 

Partagez

0 commentaires

Soumettre un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *