Isaac Babel, Staline et l’Ukraine – Chronique 160

Mar 25, 2022 | Chemins et distances | 1 commentaire

 

 

Quelques fragments oubliés de l’histoire européenne peuvent être utiles pour aborder les enjeux ukrainiens. Je prendrai pour guide Isaac Babel, admirable écrivain natif d’Odessa, et pour point d’ancrage la Galicie. Cette région subcarpathique fut longtemps disputée :

– D’abord entre la Pologne, la Lituanie et la Hongrie au XIVe siècle, avant son intégration en 1569 dans la République des Deux nations à la suite de l’union conclue à Lublin entre la Pologne et la Lituanie.

– Puis entre la Pologne et la Russie : alors que la république polono-lituanienne s’étend sur une grande partie de l’actuelle Ukraine, le soulèvement des cosaques zaporogues en 1648 se prolonge dans une guerre russo-polonaise au cours de laquelle Lwow / Lviv résiste à deux assauts russes – la Galicie restant polonaise.

A la suite du premier partage de la Pologne, en 1772, l’Autriche reçoit la Galicie que les Habsbourg conservent jusqu’en 1918. En Galicie orientale, autour de Lwow / Lemberg, la population est alors composée de Polonais, catholiques, de Ruthènes reliés à l’Eglise gréco-catholique ukrainienne (uniate) et de Juifs. Largement majoritaires, les Ruthènes, généralement paysans, sont dominés par la noblesse polonaise. Les Juifs sont artisans, médecins, professeurs ; ils pratiquent une religion très influencée par l’hassidisme (1).

Après la Première Guerre mondiale, la Pologne reconstituée obtient en juin 1919 un mandat provisoire d’occupation de la Galicie alors que la guerre civile fait rage dans la partie ukrainienne naguère intégrée à l’empire russe. C’est à ce moment de l’histoire qu’apparaît Isaac Babel, né en 1874 dans la Moldavanka, le quartier juif d’Odessa (2). Après avoir reçu de son père une éducation juive, il fréquente une école de commerce où il apprend le français. Soldat sur le front roumain, il accueille avec enthousiasme la révolution bolchévique et y adhère lorsqu’il est rapatrié à Odessa, peu avant les combats de rue qui opposent les nationalistes ukrainiens et les bolcheviks. L’Ukraine est alors livrée au chaos.

Après avoir proclamé son autonomie en juin 1917, la Rada centrale – le Conseil central – proclame la République populaire d’Ukraine le 20 novembre 1917 et procède à l’élection de son premier président le 29 avril 1918, mais les Bolcheviks organisent à Kharkov, en mars 1918, une République socialiste soviétique d’Ukraine. S’ensuit, après la défaite allemande, une guerre civile de quatre années au cours de laquelle s’affrontent les armées blanches, l’Armée rouge, les troupes paysannes de l’anarchiste Makhno et l’armée ukrainienne conduite par l’ataman Petlioura (3). Ce dernier s’allie avec le maréchal Pilsudski en avril 1920. Par traité, la Pologne reconnaît l’indépendance de l’Ukraine et aide Symon Petlioura à reconquérir Kiev tombée entre les mains des Bolcheviks mais l’ataman cède la Galicie à la Pologne. Kiev est effectivement reprise en mai 1920 mais très vite perdue au profit de l’Armée rouge. L’opération Kiev déclenche la guerre russo-polonaise. Dans le souvenir de l’Union de Lublin, le maréchal Pilsudski veut constituer une grande Pologne qui dirigerait une fédération comprenant la Biélorussie, la Lituanie et l’Ukraine. Les Bolcheviks veulent quant à eux conquérir la Galicie pour exporter la révolution en Pologne et faire le lien avec la révolution allemande.

Isaac Babel, qui a vécu la première année de la révolution à Petrograd (4) où il a été employé par la Tchéka, retourne à Odessa en mai 1919 et participe à divers combats avant d’être recruté comme correspondant de guerre auprès de la Première armée de cavalerie (Konarmia) commandée par Boudionny. Après avoir participé à la bataille de Kiev en mai 1920, la cavalerie rouge se dirige vers la Galicie orientale, s’empare de Jitomir début juin et installe son quartier général à Rovno le 3 juillet. Les premières notes du journal de Babel (5) sont datées de Jitomir, le 3 juin. En tatchanka – un chariot équipé d’une mitrailleuse à l’arrière – ou à cheval, Babel suit les avancées et les reculs de la Konarmia.

C’est l’envers d’une épopée. Faméliques, rongés par la syphilis, les cavaliers rouges pillent, violent, sabrent les prisonniers. “C’est l’enfer. La façon dont nous portons la liberté, c’est horrible” note Babel après un massacre de soldats polonais. On dépouille les églises et les synagogues, on vide les magasins sous le regard effrayé de paysans misérables et des Juifs qui essaient de survivre dans le tourbillon des armées : “Les synagogues de Doubno. Tout est en ruine. Il ne reste que deux petits narthex, ils ont des siècles, deux petites pièces, tout est plein de souvenirs…” note Babel le 23 juillet qui médite sur les quatre synagogues détruites : “tout est désincarné, exsangue, à un degré monstrueux, pour le saisir il faut avoir une âme de Juif. Or, en quoi consiste l’âme ? Est-il possible que ce soit justement notre siècle qui soit celui de leur perte ?”.

Si les cavaliers rouges volent et violent les civils de toutes confessions, l’armée polonaise s’acharne sur les Juifs. Après le grand pogrom de Lwow/Lviv en novembre 1918, les Polonais pratiquent des destructions et des meurtres méthodiques dans les villes et villages qu’ils conquièrent. A Berestetchko le 7 août, “la haine des Polonais est unanime. Ils ont pillé, torturé au fer rouge le corps du pharmacien, les aiguilles sous les ongles, arraché les cheveux un à un parce qu’ils auraient prétendument tiré sur un officier polonais – quelle idiotie”.

Le 21 août, alors que la Première armée de cavalerie approche de Lviv, ordre lui est donné de se mettre à disposition du front ouest et de faire mouvement vers Lublin. Isaac Babel est amer : “On relève donc l’armée qui se trouve à 4 verstes [4,2 km] d’une ville qu’on avait cherché à prendre depuis si longtemps. Nous serons remplacés par la 14ème armée. Folie ou impossibilité de prendre la ville par les forces de la cavalerie ?”. Il ne peut pas savoir que cette manœuvre est la conséquence d’une grave faute dans le commandement.

Début août, Toukhatchevski marche vers Varsovie et demande des renforts. Le Politburo décide de lui envoyer la Première armée de cavalerie. Staline et Kamenev tergiversent et l’ordre de mouvement n’est envoyé que le 14 août. Mais, dans la nuit du 12 au 13, Staline ordonne à Boudionny d’aller assiéger Lvov/Lviv. La Cavalerie rouge se prépare à l’assaut de la ville, ignorant les ordres réitérés qui lui parviennent. C’est seulement le 20 août que Boudionny répond à la demande de Toukhatchevski. C’est trop tard : les Polonais viennent de gagner la bataille de la Vistule (6).

Staline, qui voulait s’adjuger la prise de Lviv, a empêché ou du moins largement compromis la prise de Varsovie par sa désobéissance – et c’est finalement toute la Galicie orientale qui échappa aux Bolcheviks. Staline s’efforcera d’effacer sa faute en faisant réécrire l’histoire de la guerre russo-polonaise. Le Vojd (Guide), furieux du succès de Cavalerie rouge, n’oubliera jamais que son auteur avait été le témoin de sa manœuvre. Après Toukhatchevski et bien d’autres commandants de l’Armée rouge en Galicie, Isaac Babel fut exécuté le 27 janvier 1940. A cette date, Staline a récupéré la Galicie, à la suite du pacte germano-soviétique, pour la perdre en 1941 et l’intégrer à l’Union soviétique à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Convoitée en 1920, Lviv devenait Lvov et l’avenir radieux promis par le Parti communiste semblait devoir effacer toute aspiration nationaliste. Il n’en fut rien. Lemberg, sous domination autrichienne, était devenue le foyer du sentiment national ukrainien qui avait continué de s’affirmer dans la Lwow sous domination polonaise. C’est ce foyer que Staline a importé dans la République soviétique socialiste d’Ukraine et qui a diffusé le désir d’indépendance…

***

(1) Cf. Isabel Röskau-Rydel : “La société multiculturelle et multinationale de Galicie de 1772 à 1918 : Allemands, Polonais, Ukrainiens et Juifs”, Ecole pratique des hautes études, 2008.

(2) Isaac Babel, Contes d’Odessa, Folio bilingue, 2013.

(3) Monique Slodzian, L’Ukraine depuis le procès Schwartzbard-Petlioura (1927), Editions de La Différence, 2017. https://bertrand-renouvin.fr/ukraine-lombre-noire-de-petlioura/

(4) Isaac Babel, Chroniques de l’an 18, Actes Sud, 1996.

(5) Isaac Babel, Journal de 1920, Balland, 1991. Ce journal est la matrice de Cavalerie rouge, L’Age d’Homme, 1983.

(6) Pour connaître précisément la période galicienne de Babel et l’épisode que j’évoque, cf. la biographie d’Adrien Le Bihan, Isaac Babel, L’écrivain condamné par Staline, Perrin, 2015. Cf. https://bertrand-renouvin.fr/en-memoire-disaac-babel/

 

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1 Commentaire

  1. Cording1

    A cette histoire longue on peut y ajouter le traité de Péreiaslav en 1654 où les Cosaques de l’Hetamn Bogdan Khmelnytsky ont fait alliance avec la Russie de Pierre 1er pour contrer les Polonais de la République des Deux Nations qui voulaient les asservir. Cette alliance victorieuse s’est traduite par la soumission des Cosaques Zaporogues et la cession de la rive gauche du Dniepr à l’Empire russe.

    C’est pour le tricentenaire de cette « alliance » que Kroutchev a cédé la Crimée à l’Ukraine ce qui était compréhensible dans le cadre de l’URSS mais plus forcément maintenant.