Bernard Bourdin et Philippe d’Iribarne, l’un théologien et philosophe, l’autre économiste et anthropologue, s’accordent pour nous dire que la nation peut échapper à l’alternative mortelle dans laquelle on voudrait l’enfermer : ou bien la clôture nationaliste qui révoque la nation historique au profit du fantasme ethnique, ou bien l’aliénation fédéraliste qui la renvoie à un folklore régionaliste.

La réalité nationale s’impose avec la force de l’évidence à chacune des crises que la France et l’Europe continentale doivent affronter. Pourtant, l’idée de nation, qui devrait se concrétiser dans des projets salutaires, ne cesse d’être mise en procès par des groupes politiques, sociaux et religieux qui expriment dans les médias l’esprit du temps. Surtout, la nation française s’est peu à peu soumise, par le jeu de traités, à un système de normes judiciaires, monétaires et budgétaires qui, sous prétexte de “construction européenne », prive notre pays de sa liberté d’action.

Avec une lucidité exemplaire, Bernard Bourdin et Philippe d’Iribarne présentent les dialectiques négatives qui sont en train de priver de sens notre aventure nationale :

Le nationalisme ethnique a besoin pour prospérer de son contraire, le communautarisme islamique – qui reçoit quant à lui le soutien de la gauche racialiste et de démagogues en quête d’électeurs.

Le système technocratique qui oriente en pleine opacité la Commission européenne et la Banque centrale européenne, s’appuie sur les “gouvernances” étatiques pour aliéner les indépendances nationales.

La Cour de justice de l’Union européenne, pur et parfait vecteur de l’idéologie néolibérale, impose une conception des droits de l’homme qui privilégie l’individu dans l’oubli du citoyen et fait prévaloir les intérêts du Capital sur ceux des salariés.

L’ensemble des dispositifs « européens », dont la technicité masque la cohérence, est en train de nous imposer un retournement politique inouï : alors que la France avait affirmé sa souveraineté contre l’Empire et contre la volonté de puissance pontificale, un nouveau pouvoir spirituel s’est installé dans la nostalgie du Saint-Empire romain-germanique et nous impose ses directives. “Pendant que les institutions européennes exercent une tutelle sur les nations, le néo-clergé constitué par les juristes protecteurs des Droits de l’homme exerce la tutelle d’un nouveau pouvoir spirituel sur les institutions élues. Le citoyen tend à redevenir sujet d’un ordre sur lequel il n’exerce plus de contrôle. Telles sont les impasses d’un monde postnational”.

C’est à partir de ce constat accablant que Bernard Bourdin et Philippe d’Iribarne nous disent comment un renouvellement de la collectivité nationale peut être envisagé dans la fidélité à sa vocation émancipatrice. Alors que l’idéologie dominante suppose une nation “dépassée” par la “construction européenne” et la mondialisation, tous deux proposent un nouveau mode de dépassement des fausses alternatives dans lesquelles nous sommes enfermés. Il s’agit, dans tous les cas, de tirer les individus et les groupes vers le haut, de transcender les oppositions sans détruire ce qu’elles recèlent de positif, selon les principes énoncés dans notre Bloc de constitutionnalité.

Il est possible de dépasser la dialectique négative qui unit et sépare le communautarisme islamique et le nationalisme ethnique, sans effacer le sentiment religieux des uns et le sentiment national des autres. Enseigner l’histoire de France et l’histoire des religions, faire comprendre la distinction des domaines politique et religieux et l’impératif laïque comme condition de la liberté effective de conscience, faire respecter en toute rigueur la loi de Séparation : telles sont les conditions premières d’une politique d’intégration-assimilation qui suppose l’autorité de l’Etat et la reconstruction de notre enseignement public.

Il est possible de dépasser la dialectique du marché mondialisé et du repli néo-rural, qui produisent deux formes de relégation, l’une involontaire et massive, l’autre délibérée et individualiste : ce point est peu développé dans le livre de Bernard Bourdin et Philippe d’Iribarne mais il est nécessaire que la République concrétise ses principes par le déploiement des “choses” publiques : entreprises nationales, grands projets de développement écologique qui devront impliquer, par le biais de la planification, la participation des citoyens.

Il est possible de dépasser la dialectique de la clôture nationaliste et de l’aliénation européiste en formant le projet d’une politique de souveraineté susceptible de s’affirmer dans le cadre continental d’une confédération des Etats européens. Telle que l’envisagent Bernard Bourdin et Philippe d’Iribarne, la Confédération européenne doit procéder des nations et s’appuyer sur elles. A l’inverse du sans frontiérisme et de tous les mythes fusionnels, il faut affirmer que l’Europe se réunira selon des frontières reconnues et des souverainetés respectées.

Il est possible de sortir de la double impasse du nationalisme identitaire et d’un “universalisme de surplomb ». L’issue proposée implique une prise en considération de la profonde marque culturelle chrétienne dans l’histoire de la France et de l’Europe – d’ailleurs remarquablement mise en évidence par les travaux antérieurs du Bernard Bourdin (2). Les croyants et les incroyants peuvent s’y référer, s’ils veulent échapper à la religiosité mondialisée qui trouve sa source dans le moralisme américain. Il suffit d’ouvrir un poste de télévision pour constater que le clergé médiatique cultive et impose une vision binaire du bien et du mal assortie d’une dogmatique du pur et de l’impur dont Greta Thunberg fut, un temps, la grande prêtresse.

Il ne s’agit pas de contrer ce moralisme par une politique catholique que la monarchie française a presque toujours rejetée mais de retrouver dans le christianisme la spiritualité qui peut répondre du lien politique et social. Bernard Bourdin et Philippe d’Iribarne rappellent que le christianisme est une religion du pardon, qui pourrait permettre la réconciliation des mémoires blessées par les guerres européennes et par les violences de la période coloniale. C’est nous inviter à réfléchir, dans notre société sortie de la religion et travaillée par des religiosités erratiques ou fanatiques, aux nouvelles relations qui pourraient se tisser entre le politique et le religieux, sans que ne soit jamais perdue de vue la distinction des deux domaines.

***

(1) Bernard Bourdin / Philippe d’Iribarne, La nation, Une ressource d’avenir, Editions Artège, mai 2022.

(2) Le christianisme et la question du théologico-politique, Editions du Cerf, 2015.

Article publié dans le numéro 1237 de « Royaliste » – 19 juin 2022

Partagez

0 commentaires

Soumettre un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.