Le 11 avril au Palais du Luxembourg, se tenait un colloque consacré à l’œuvre de Blandine Kriegel. Avant les tables rondes de l’après-midi – l’une sur les questions éthiques, l’autre sur la République et l’Empire – plusieurs universitaires ont livré leurs réflexions sur la généalogie de la République.
Avant que le Doyen François Guéry ne retrace l’itinéraire intellectuel de Blandine Kriegel, Arnaud Benedetti, directeur de la Revue Politique, avait exprimé l’intention de l’éminente chercheuse : “interroger le présent dans la profondeur du temps long”. C’est bien ainsi que nous avons saisi la démarche de celle qui venait de publier, en 1980, L’Etat et les esclaves (Calmann-Lévy). Comme le soulignait François Guéry, Blandine Kriegel a réhabilité l’Etat contre les pensées dominantes, marxiste puis libérale-libertaire, et redécouvert l’Etat de droit. Non l’Etat faible qui accepte la revendication de toutes sortes de droits “sociétaux”, tel qu’il est aujourd’hui compris. Non l’Etat du droit du plus fort, dans lequel le détenteur du pouvoir détient le jus vitae necisque – le droit de vie et de mort. Mais l’Etat qui pose l’égalité de tous les hommes et qui protège les citoyens en leur garantissant la paix, qui est son premier souci politique.
Que cet Etat soit République relève de la fausse évidence, évoquée dans le discours emphatique sur les “valeurs”. Or la République n’est pas un composé de valeurs mais l’expression rigoureuse d’une logique politique qui procède d’un corps de principes. La raison d’être de la République, c’est son opposition à l’Empire. L’opposition entre la république et la monarchie a été l’effet de la contingence en 1792 et elle s’est prolongée dans les esprits jusqu’à nos jours sans qu’on tienne compte de la réalité monarchique et républicaine de la Ve République dans sa conception gaullienne. Surtout, l’histoire politique et celle de la philosophie politique établissent que la République se définit depuis l’Antiquité comme le gouvernement qui vise l’intérêt général selon les principes de liberté et d’égalité.
L’apport inestimable de Blandine Kriegel, c’est la généalogie de la République (1) qu’elle rétablit dans le droit fil de l’histoire savante : celle d’Athènes, de la République romaine, des républiques de cité médiévales, de Florence, du Parti des politiques et du “moment hollandais”, des Six livres de la République et de la postérité du concept de souveraineté. Jean Bodin n’annonce pas l’absolutisme : il inspire Montesquieu, l’école française du service public et la pensée gaullienne.
De solides communications ont permis d’illustrer plusieurs moments de cette généalogie, qui nourrissent toujours notre imaginaire politique. Autrice d’un ouvrage magistral sur la Res publica (2), Claudia Moatti a rappelé que le mot désigne la communauté romaine, en opposition à l’Empire. C’est à l’origine une notion indéterminée : la res, c’est l’affaire en partage ou en litige entre les citoyens. Puis s’établit la dualité entre les magistrats et la plèbe – ce qui est unique dans les sociétés méditerranéennes de l’époque – et le peuple en vient à être conçu comme la source du pouvoir. A la fin de la République, Cicéron définira le peuple comme une multitude réunie par le lien juridique et par la communauté d’intérêts. En des termes qui éclairent notre actualité, Claudia Moatti souligne que la crise de la République romaine a été provoquée par l’incapacité de l’élite à penser le conflit et à tolérer les réformes.
Alexandre Grandazzi s’est quant à lui interrogé sur les causes de la crise de la République romaine, qui a tout de même existé pendant un demi-millénaire et qui se conçoit à l’origine comme le négatif de la monarchie, avec des consuls élus pour un an par le peuple et confirmés par le Sénat. L’ancienne Rome a fait rêver les “républicains de collège” du XVIIIe siècle. Or les consuls sont des rois temporaires et la Respublica n’a pas de Constitution écrite mais trois lois fondamentales : la division du pouvoir, l’élection annuelle et la sacralité des rites qui jouent un rôle normatif. La dynamique politique ne saurait être ignorée. Alors que la royauté avait été plutôt favorable au peuple, la Respublica donne le pouvoir à quelques grandes familles qui constituent une oligarchie – dont les excès provoquent la sécession de la plèbe. La République romaine, dit encore Alexandre Grandazzi, est un impérialisme qui permet la redistribution des terres… tant qu’il y a des conquêtes. Esclavagiste, viriliste et corrompue, la République romaine connaît surtout les rapports de force qui dégénèrent en conflits violents. La solution autoritaire en vient à être souhaitée, sur fond de menaces extérieures…
Évoquées par Stéphane Toussaint, Yves Sintomer et Emilie Séris, les Républiques de Florence ne sont pas moins remarquables. La République est conçue en opposition à la tyrannie mais son concept connaît des mutations fondées sur la diversité des références. Léonardo Bruni invoque une nouvelle Rome dans laquelle le pouvoir repose sur un principe de consentement. Le platonicien Marsile Ficin voudrait une nouvelle Athènes harmonieuse, fondée sur des citoyens regardés comme des “pierres vivantes” et savantes, réunis par une même exigence de justice. Savonarole prêche la nouvelle Jérusalem et formera le projet d’un conseil législatif élargi, le Conciliare largo. La commune de Florence est en fait administrée par un conseil qui est la commune elle-même par fusion de la représentation et de l’identité. La République florentine vivra au rythme de ses conflits, entre aspirations démocratiques et pouvoir aristocratique, qui lui donnent sa force et provoqueront sa fin.
Étudiant le moment machiavélien, Myriam-Isabelle Ducrocq montre comment Florence est reliée à la révolution américaine par le biais de l’Angleterre, où le Secrétaire florentin a rencontré un écho considérable plus particulièrement chez Cromwell. La tension machiavélienne entre la Vertu et la Fortune, entre la vie civique et le commerce, est au cœur de la pensée américaine, qui pourtant privilégie dans son imaginaire la tradition puritaine et le libéralisme selon John Locke. En France, le courant républicain n’est pas machiavélien. Contre la solution du “Prince” chef de guerre ou podestat sans scrupules, Jean Bodin inscrit la souveraineté dans le projet de paix civile et met la puissance du pouvoir au service de la loi.
Avec Blandine Kriegel, continuons de penser et de vouloir la République.
Bertrand RENOUVIN
- Les nombreux articles que j’ai consacrés à l’œuvre de Blandine Kriegel sont repris sur mon blog.
- Claudia Moatti, Res publica, Histoire romaine de la chose publique, Fayard, 2018, ouvrage présenté sur mon blog.
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