A force de dénoncer à tort et à travers le « fascisme » et les « fachos », la définition du mouvement fasciste originel et sa réalité historique ont été perdues de vue, quand elles n’étaient pas délibérément ignorées. Dans un ouvrage de référence, Lucien Jaume étudie La vraie nature du fascisme italien (Tallandier, 2026) qu’il a expliqué aux lecteurs de Royaliste. Je publie ici la version longue de cet entretien.

 

Royaliste : Dans les années vingt, que se passe-t-il en Italie ?

Lucien Jaume : La guerre qui vient de s’achever a eu un immense effet sur beaucoup de gens qui veulent prolonger ce qu’ils appellent la fraternité des tranchées. Les officiers, qui sont mal reçus par la population italienne, s’associent dans l’ardeur – on les appelle les arditi qui vont devenir les Chemises noires.

Au cours de cette période, Mussolini va réaliser un coup de force. Le futur Duce est membre du Parti socialiste italien depuis l’âge de 17 ans, en 1914 il est co-organisateur de la Semaine rouge – occupation d’usines et grève insurrectionnelle pour prendre le pouvoir – mais quelques mois plus tard il est exclu de la direction du Parti socialiste et de la direction du journal Avanti, qu’il co-dirigeait avec une militante révolutionnaire, Angelica Balabanoff, car il veut la participation de l’Italie à la Grande Guerre. Dans le prolongement de la Révolution de 1917, les grèves insurrectionnelles se poursuivent en Italie après la guerre, mais Mussolini estime que la révolution bolchévique échouera. Il veut une révolution spiritualiste selon les idées développées par Giovanni Gentile, dans laquelle les idées permettront de bouleverser totalement l ’Italie, de refaire la nation italienne, de la régénérer. Mussolini pense que la Grande Guerre a éduqué la nation italienne car selon lui l’éducation d’un peuple se fait par la guerre et la violence. Face à l’agitation révolutionnaire à la campagne, les fascistes défendent les propriétaires terriens et, dans les villes, ils mènent des opérations commandos contre les manifestations socialistes. Par exemple à Milan où les Chemises noires conduits par le poète futuriste Marinetti laissent trois morts (dont un policier) et brûlent les locaux de l’Avanti.

 

Royaliste : Pour compléter le tableau, il faut parler des catholiques rassemblés autour de Don Sturzo, qui constituent une force politique importante.

Lucien Jaume : Don Sturzo est un grand personnage qui dirige un petit parti politique : le Parti des populaires italiens. Il distingue clairement le politique du religieux mais il veut diriger un parti politique inspiré de l’Evangile – sans pour autant être emprisonné dans les dogmes catholiques. Ce parti est influent dans les entreprises mais surtout à la campagne, où une loi permettait de redistribuer les terres que les grands propriétaires fonciers n’exploitaient pas. Les catholiques ont créé des coopératives qui ont très bien marché et, dans cette action, ils rencontrent des socialistes et des communistes, avec lesquels ils s’unissent parfois. Le problème de Mussolini, c’est de réduire ce parti qui sait mobiliser le peuple agraire et même une partie du peuple industriel. Quand Mussolini arrive au pouvoir en 1922, appelé par le roi, il voit dans les catholiques ses principaux adversaires ; mais le Duce va être aidé par Pie XI, qui, en 1923 demande à Sturzo de dissoudre son parti, parce que le Vatican ne veut pas de parti catholique.

 

Royaliste : Gabriele D’Annunzio joue aussi un grand rôle au cours de cette période…

Lucien Jaume : D’Annunzio Le Magnifique (selon Maurizio Serra) est un chevalier de l’irrédentisme qui veut donner Fiume à l’Italie en prenant la tête d’un millier de “légionnaires”, parmi lesquels on trouve des artistes futuristes, des Chemises noires, des nationalistes et divers intellectuels. Fiume est occupée pendant une année au cours de laquelle D’Annunzio, qui a rédigé une Constitution, s’adresse à la foule en prose et en vers depuis un balcon. Mussolini, qui craint que le poète ne devienne le vrai leader du fascisme, reprendra sa gestuelle – sans que ce soit pour autant un simple hâbleur.

 

Royaliste : Mussolini passe pour une tête creuse alors que vous retracez dans votre livre son itinéraire intellectuel, qui ne manque pas d’intérêt.

Lucien Jaume : Tout part d’un séjour en Suisse, pour éviter le service militaire. Mussolini y reste deux ans et demi. Ce sont des années extraordinaires qui le forment pour le reste de sa vie. La Suisse est alors le refuge de tous les révolutionnaires, de Lénine par exemple. Pauvre, débraillé, dormant à la belle étoile, Mussolini milite déjà au Parti socialiste et rencontre Angelica Balabanoff qui décide de le prendre en mains. Elle le nourrit, l’habille et lui fait lire Le Capital. Or Mussolini est un passionné de lectures, qui a été deux fois chassé de l’école (avec un couteau dans sa poche) mais deux fois diplômé pour enseigner, notamment le français. C’est une sorte de voyou qui aime néanmoins le savoir, qui écrit de la littérature et qui apprend tout seul plusieurs langues. A la bibliothèque de Genève, il lit des économistes, des sociologues (notamment Pareto qui développe sa théorie de l’émergence des élites dans l’Histoire et qui s’intéresse au syndicalisme révolutionnaire), des philosophes, surtout Nietzsche – le Surhomme, la Volonté de puissance – qu’il trouve supérieur à Marx et dont il retient un axiome qu’il va garder toute sa vie : “Il n’y a pas de vérité, tout est permis”.

Il n’y a donc aucune limite, juridique ou morale, à l’action politique. Mussolini s’engage dans une politique de la Volonté pour une révolution qui reste cependant à définir. Ce bon connaisseur du marxisme – il a permettant de prouver un ensemble d’idées. Mussolini professe un volontarisme et un subjectivisme intégral. De plus, la rencontre avec le philosophe Giovanni Gentile (ses œuvres tiennent dans 53 volumes !),  le confirme dans l’idée qu’il n’y a pas de vérité. Gentile dit que l’esprit forme ses idées en vue de l’action et qu’il y a une inévitable « subjectivité du réel ». Nous sommes là devant un individualisme absolu.

 

Royaliste : Comment peut-on être fasciste, donc anti-libéral et anti-démocrate, et radicalement individualiste ?

Lucien Jaume : Pour Giovanni Gentile, nous avons aussi dans le coeur un appel à l’universel, nous avons un désir d’Etat, nous voulons trouver dans l’Etat la sécurité et sortir de notre subjectivité. L’Etat, c’est ce que nous fabriquons tous et qui nous absorbe pendant que nous le fabriquons. Tout est dans l’Etat, notamment les individus, et ma subjectivité trouve désormais sa vérité – la vérité que l’Etat affirme. Ainsi, Gentile réussit à renverser un subjectivisme intégral en un totalitarisme, qu’il décide d’ assumer dès lors que Don Sturzo dénonce (1923) la stato totalitario à venir bientôt. Tout est dans l’Etat, tout revient à l’Etat et Gentile ajoute que l’Etat est divin parce qu’il a sa fin en soi : voici établie la religion fasciste. L’Etat fasciste n’est pas un moyen au service des individus, il n’est pas au service de la race comme chez Hitler : l’Etat fasciste, c’est ce qui fait de l’individu son moyen. Le peuple est au service de l’Etat. Croire en l’Etat, obéir à l’Etat, combattre pour devenir un héros et un martyr : tel est le credo de cette religion.

 

Royaliste : On a beaucoup de mal à comprendre comment des syndicalistes révolutionnaires, inspirés par l’anarchisme, vont pouvoir adhérer à une pensée de l’Etat totalitaire.

Lucien Jaume :  C’est l’une des questions essentielles que je me suis posées car ce livre est une enquête sur le sens du fascisme. Les syndicalistes révolutionnaires posent un difficile problème de compréhension. Ils sont contre les partis, contre le Parlement, contre l’Etat et pourtant Mussolini en fait les cadres de l’Etat autoritaire et corporatiste. Pour comprendre ce retournement, il faut en revenir à la fermentation extrême de l’avant-guerre, qu’évoquent les historiens de la littérature et de la vie politique italiennes. La revue littéraire La Voce, rédigée par de jeunes nationalistes de droite, a beaucoup de sympathie pour les syndicalistes révolutionnaires. En Italie, à la différence de la France, les intellectuels ne sont pas coupés des travailleurs, les idées circulent et la convergence se fait sur l’idée de « régénération » qui fut celle des Jacobins. La crise politique, le mépris pour la classe dirigeante et la corruption engendrent le projet de refonte de la nation italienne à droite et à l’extrême gauche, où l’on aspire pareillement à une nouvelle religion. Ces deux idées créent l’accord paradoxal entre l’extrême-gauche  révolutionnaire et une droite qui rêve d’une nation idéale, qui cultive un nationalisme du devoir-être. Les deux tendances aspirent donc à une révolution que Mussolini vise à assumer.

 

Royaliste : Il y a une troisième force : le futurisme…

Lucien Jaume : Le futurisme a inspiré le cubisme, le dadaïsme et le surréalisme. Ce mouvement qui couvre tous les arts est lancé par un poète, Marinetti, qui dès 1910 annonce le fascisme par deux grands mots d’ordre : Guerre et Révolution ; La guerre, seule hygiène du monde. Le fascisme a considéré le futurisme comme son mode d’expression culturelle et artistique. Les grands thèmes du fascisme : la guerre, la violence qui est “toujours morale” dit Mussolini, la mort au combat, le déchaînement à l’infini de la puissance, le machinisme moderne, sont des thèmes communs au fascisme et au futurisme.

 

Royaliste : Vous avez évoqué la volonté fasciste de fonder une nouvelle religion. Il en résulte un conflit avec l’Eglise catholique…

Lucien Jaume : Mussolini est athée, Marinetti est violemment hostile au Vatican et en 1919 le programme fasciste de San Sepolcro prévoit l’expulsion du pape et du roi en même temps que des mesures très à gauche – journée de huit heures, participation des ouvriers aux bénéfices des entreprises, coopératives rurales – l’idée de religion n’est pas mentionnée. Quand Mussolini arrive au pouvoir, il se convainc qu’il faut aider le pape, prisonnier au Vatican depuis que la monarchie unitaire a été instaurée. Après négociation, on débouche sur le Concordat de 1929 et sur l’établissement du Vatican comme Etat. Très reconnaissant, le pape affirme que “Mussolini est un envoyé de la Providence”, il le répète après un attentat contre le Duce ; mais il envisage que l’Eglise et l’Etat fasciste coopèrent à la formation de la jeunesse chrétienne. Le Duce s’y oppose nettement : pour lui, la seule formation de la jeunesse, c’est, dit-il,  la “méthode totalitaire”. Le fascisme enseigne pour sa part qu’un peuple est proche de sa perte quand il refuse la violence, la guerre, l’empire colonial, et quand il accepte le libéralisme et la démocratie. Pie XI dénonce quant à lui la “statolatrie païenne” et provoque une violente réaction des fascistes qui entrent dans les églises et détruisent les statues. Pie XI voudrait cependant aller plus loin et porter son offensive au coeur de l’idéologie fasciste en contestant la notion même d’Etat totalitaire. Publiquement, ou lors de ses rencontres secrètes avec Mussolini, le pape affirme que c’est l’Eglise qui est vraiment totalitaire, non le fascisme ! Cela signifie que, de la naissance à la tombe, l’homme et la femme n’appartiennent pas à l’Etat mais à l’Eglise, c’est-à-dire à Dieu. Face au Vatican, Mussolini crée en 1934 une Ecole de la mystique fasciste…

 

Royaliste : Quelle est l’attitude du Vatican face à la conquête de l’Ethiopie ?

Lucien Jaume : Les fascistes proclament la “guerre sainte” et massacrent le clergé copte pour apprendre aux Ethiopiens la vraie religion ! Or les évêques et les archevêques cautionnent cette imposture criminelle dans leurs prêches tandis que Pie XI se tait. L’Eglise entre vraiment dans le fascisme : l’Empire d’Ethiopie (écrasée sous les bombes chimiques) reçoit l’aide des prêtres, évêques et archevêques en grande majorité.

 

Royaliste : Alors que Mussolini déclare en 1910 qu’il n’y aura jamais d’antisémitisme en Italie et se proclame sioniste, il décide de mener une politique antisémite. Pourquoi ?

Lucien Jaume : Cette question fait débat entre les historiens et il y a eu plusieurs réponses. L’Italie n’était pas antisémite et pourtant Mussolini, après de nombreux éloges des Juifs, lance en 1938 son Manifeste de la race qui est un torchon obscur et contradictoire opposant une race juive à la race aryenne-latine des Italiens. Au même moment, le Duce écrit à sa soeur que ce sont des sornettes, dont le régime a besoin. Quelques mois plus tard, des lois transforment les juifs italiens en citoyens de seconde zone. Mussolini ne cherche pas, au départ,  à imiter l’Allemagne hitlérienne, mais ses représentants à Berlin lui écrivent que l’antisémitisme est un puissant facteur de mobilisation de la population allemande. Mussolini juge que les Italiens sont des moutons alors qu’il faut créer un « homme nouveau ». Pour réveiller le peuple, il désigne un ennemi intérieur, en expliquant que la bourgeoisie, c’est les Juifs et que, les fascistes étant anti-bourgeois, ils sont logiquement anti-juifs. Le Duce voudrait créer la civiltà fasciste, civiltà désignant tout à la fois la civilisation, la citoyenneté, les traditions culturelles, le mode de vie. Par ailleurs, Mussolini et les hiérarques fascistes affirment qu’ils ont découvert en Ethiopie le racisme, dont la supériorité sur la race éthiopienne. De même, il s’agit d’affirmer la supériorité italienne sur la « race » juive. Nous retrouvons-là le pragmatisme de Mussolini, avec les terribles conséquences que l’on sait dès lors que les nazis occupent l’Italie et que se crée la « République de Salò » (1943) livrant les juifs aux Allemands.

Propos recueillis par Bertrand Renouvin

 

 

 

 

 

Partagez

0 commentaires

Soumettre un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *