Le retour du bouc émissaire – par Jean Daspry

Mai 15, 2026 | Billet invité | 0 commentaires

 

« Ceux qui ne tirent pas les leçons de l’histoire sont condamnés à la répéter » (Winston Churchill). Ne sommes-nous pas aujourd’hui les spectateurs incrédules d’un bégaiement de l’histoire ? Le concept de bouc émissaire alimente les tourments de la vie internationale aux XXe et XXIe siècle. Quelle est la définition de ce terme ? Une personne à qui l’on attribue injustement la responsabilité de tous les torts, de toutes les fautes. Pour René Girard (anthropologue, historien, théologien et philosophe), face à des rivalités qui conduisent à des conflits, les sociétés projettent leur violence sur un individu, un bouc émissaire, dont l’élimination symbolique ou réelle peut apaiser les tensions[1]. Le bouc émissaire suppose toujours l’illusion persécutrice. Sa sacralisation est érigée en religion séculière. Elle conduit à transformer la victime en coupable. L’histoire du XXe siècle fournit une liste impressionnante de responsables voués aux gémonies. Le présent du XXIe siècle n’est pas en reste.

LE BOUC ÉMISSAIRE DU PASSÉ

Hier au XXe siècle, le concept de bouc émissaire est à son acmé pour expliquer les causes des deux conflits mondiaux et leurs cortèges de crimes de guerre, de crimes contre l’humanité, voire de génocides. Il constitue un utile paravent pour masquer la complexité des faits et l’imprévisibilité de leur enchaînement. Ce bouc émissaire toujours commode pour les esprits simplistes a pour nom nationalisme et réalisme.

Le nationalisme. L’on connait la fameuse envolée lyrique du Président socialiste de la Cinquième République. A l’occasion de la présidence française de l’Union européenne et devant le nouveau Parlement européen de l’Europe des Quinze à Strasbourg le 17 janvier 1995, François Mitterrand déclare : « Le nationalisme c’est la guerre … la guerre, ce n’est pas seulement le passé. Cela peut être notre avenir. Et c’est nous, c’est vous, Mesdames et Messieurs les députés qui êtes désormais les gardiens de notre paix et de notre sécurité et de cet avenir ». Sa pensée se situe dans le droit fil de celles de grands historiens français sur les causes profondes des guerres dans leurs ouvrages bien connus allant au-delà de l’analyse des causes immédiates. La mobilisation du concept de « forces profondes », emprunté à Fernand Braudel et à Frederico Chabod, et appliqué à l’analyse de la politique extérieure des États, fait advenir l’histoire des Relations internationales. L’Histoire des relations internationales de Pierre Renouvin analyse en quoi la géographie et la démographie, la puissance économique et financière, les idéologies (religion, sentiment national, pacifisme) sont les « forces profondes » qui meuvent le monde. De cette typologie apparemment simple, découle une mise en hypothèse complexe et prudente, basée sur le refus d’isoler ou d’accorder une part prépondérante à un facteur, pour laisser place à la pluralité des principes d’explications[2]. Mais, pour d’autres bons apôtres moralisateurs, rien ne vaut de mettre l’accent exclusivement sur une seule et unique cause compréhensible pour le commun des mortels. Du sentiment national au nationalisme, il n’y a souvent qu’un pas chez les esprits réducteurs. Ainsi dit, ainsi fait ! Et cela permet d’éviter de se confronter à la pluri-causalité d’un évènement, d’une guerre. C’est tellement plus commode et plus rassurant. « Le monde est complexe : la chose n’est pas nouvelle, mais elle est de plus en plus vraie » (Raphaël Glucksmann).

Le réalisme. Pacifistes et autres rêveurs de tout poil n’ont qu’un mot à la bouche après la fin de la boucherie que fut la Première guerre mondiale : « plus jamais çà ! ». Le lendemain de l’armistice du 11 novembre 2028, un quotidien régional titre : « La guerre est morte et c’est nous qui l’avons tuée … ». Et, l’on comprend ces réactions, en particulier ce pacifisme viscéral sur un plan strictement moral. Mais, sur un autre plus concret, les choses se compliquent à partir des années 1930 alors que l’on assiste à un réarmement progressif de l’Allemagne, qui n’a qu’une idée en tête, venger l’humiliation de Rethondes. Or, face à une telle situation, face à une telle menace, l’on fait tout ce qui est possible pour se convaincre, pour convaincre les gogos que le déclenchement d’une guerre ne serait pas rationnel, convaincu que nous étions entrés dans une sorte de Paix perpétuelle. En découle une situation ubuesque marquée par un temps de myopie politique et d’inconscience collective, voire, pire encore, par un refus assumé de la réalité. Celle-ci s’accompagne d’une inconscience du danger à laquelle s’additionne une erreur générale de prévision. Tout le problème est que le temps de la guerre n’est pas le temps de la paix. Comme le souligne si bien Stéphane Audouin-Rouzeau : « Formuler un avis contraire vous isolait immédiatement au nom d’une règle d’airain … toujours ces derniers sont soupçonnés, dès lors qu’ils alertaient sur la catastrophe possible, de vouloir l’évènement à l’endroit duquel ils sonnent l’alerte »[3]. En effet, tout discours un tant soit peu réaliste passe pour une forme de bellicisme. Et, l’on connait la suite … une nouvelle guerre, des millions de morts, de blessés, de disparus pour avoir ignoré le réel, celui sur lequel l’on se cogne, pour reprendre la célèbre formule du psychanalyste, Jacques Lacan. Derrière cet entêtement, une certaine forme d’inconscience de ce que le réel entre en action. De quoi expliquer les raisons de L’étrange défaite ![4]

À chaque nouveau siècle, ses nouveaux bouc émissaires !

LE BOUC ÉMISSAIRE DU PRÉSENT

Aujourd’hui au XXIe siècle, le concept de bouc émissaire reprend des couleurs pour expliquer au gogo les raisons de l’accélération de l’Histoire, de la brutalisation du monde. Il a pour nom trumpisme et sionisme. Donald Trump et Benjamin Netanyahou représentent à eux deux l’incarnation du Mal absolu[5]. Leurs métastases doivent être éliminées grâce à une thérapie de choc qui a pour nom excommunication médiatique comme au bon vieux temps jadis. Débarrassé de ces deux monstres, la planète vivrait en parfaite harmonie.

Le trumpisme. À l’intérieur comme à l’extérieur, l’entreprise de démolition de Donald Trump va bon train nous expliquent les représentants de notre vénéré clergé médiatique[6]. Tout y passe dans les colonnes du prestigieux journal du soir Le Monde[7]. À chaque jour suffit sa peine ![8] Pas un seul numéro du quotidien de l’intelligentsia germanopratine n’échappe à la règle[9]. Tous les maux que connaît la planète, depuis le 20 janvier 2025, se résument en un mot, le trumpisme et tous ses innombrables méfaits[10]. Chaque media y va de sa révélation sur les milles facettes de la prédation du milliardaire new yorkais[11]. Aucune mesure du malappris à la crinière jaune, y compris la plus raisonnable, ne trouve grâce à leurs yeux. Par une sorte de dictature de la pensée digne de George Orwell, aucune critique de la critique de l’action trumpienne n’est tolérable. Le diable qui s’habille en Donald ne peut faire le Bien. Il porte en lui le Mal du siècle. C’est bien commode pour éviter de se pencher sérieusement sur les véritables origines du désordre du monde et elles ne manquent pas[12]. De révélateur de ce désordre, Donald Trump en devient la cause[13]. Comment guérir les maux de la planète en utilisant des mots inadaptés ? On évoque le mal absolu qui a pour nom « internationale réactionnaire »[14]. Et cela « comme si le manichéisme devait écraser au sein de la pensée critique le souci de la nuance et donc de l’intersection des logiques de domination diversifiées, et parfois contraires »[15]. Le manichéisme, toujours le manichéisme comme moteur du bouc émissaire !

Le sionisme. L’antisémitisme, que l’on croyait définitivement éliminé après la Seconde Guerre mondiale et les atrocités du nazisme, renaît de ses cendres. Hier, à bas bruit. Aujourd’hui avec un bruit assourdissant y compris pour sourds et aveugles[16]. Comme le relève Aurore Bergé, l’antisémitisme tient le haut du pavé sans le moindre complexe : « Être traité de ‘génocidaire’ parce qu’on est juif en France, c’est devenu l’insulte à la mode »[17]. La montée d’un antisémitisme structurel – dissimulé sous le masque de l’antisionisme[18] – est un fait objectif, venant désormais plus de l’extrême gauche que de l’extrême droite[19]. Force est de constater qu’il ne soulève qu’une indifférence sidérante face à la gravité du phénomène. Emmanuel Macon prône des peines plus lourdes contre « l’hydre antisémite » lors de la plantation d’un chêne à la mémoire d’Ilan Halimi dans les jardins de l’Élysée le 13 février 2026[20]. Des mots, toujours des mots. En contrepartie, toute critique de l’islamisme radical et de ses dérives inquiétantes[21] vaut à son auteur – Florence Bergeaud-Blackler, chercheuse au CNRS – de vivre sous protection policière, avalanches d’insultes et de menaces sur les réseaux sociaux sans parler de plaintes et de signalements au nom de la liberté d’expression[22]. On croit rêver. Vive la dictature de la pensée française ! Y compris au sein de l’ONU, certains de ses plus hauts représentants affichent un antisémitisme décomplexé, comme c’est le cas de l’italienne, Francesca Albanese, rapporteuse spéciale pour les territoires palestiniens de l’ONU – et cela en toute impunité[23]. Ce qui conduit Jean-Noël Barrot, comme plusieurs de ses homologues européens, à réclamer sa démission[24], mettant en transe le site de délation en ligne, Mediapart[25]. Les journalistes prétendument objectifs sont moins regardants avec le régime des mollahs[26] et autres dictateurs qui terrorisent leur peuple. Allez comprendre pourquoi !

L’HYDRE DE LERNE

« La simplicité est difficile à concevoir, facile à utiliser et difficile à monétiser. La complexité est facile à concevoir, difficile à utiliser et facile à monétiser » (Brainy Quote). Quelle excellente synthèse du monde merveilleux dans lequel nous évoluons aujourd’hui ! Incapables d’appréhender la complexité d’un monde en transition, quelques bons esprits, adeptes du déni du réel, préfèrent s’en tenir à une simplicité réductrice, à quelques mots d’ordre mobilisateurs des gogos, en un mot à la recherche et à la désignation de quelques boucs émissaires à la vindicte publique. Ainsi va le monde dans ce qui devait être une sorte de Terre promise qui avait pour nom « mondialisation heureuse » et « village planétaire » ! Or, il n’en est rien. L’Histoire, cette amie fidèle, ne cesse de nous rappeler les nombreux évènements documentés et mortifères qui écornent l’image de tous ces donneurs de leçons, de tous ces pyromanes inconscients qui brandissent en étendard le retour du bouc émissaire.

Jean DASPRY

(Pseudonyme d’un haut fonctionnaire, docteur en sciences politiques).

Les opinions exprimées ici n’engagent que leur auteur

 

[1] René Girard, Le bouc émissaire, Grasset, 1982.

[2] https://www.sciencespo.fr/stories/portrait/pierre-renouvin

[3] Stéphane Audouin-Rouzeau, Notre déni de guerre, SeuilLibelle, 2026, p. 15.

[4] Marc Bloch, L’étrange défaite, Gallimard, Folio histoire, 1990.

[5] Stéphanie Maupas, Amnesty International dénonce « l’ordre mondial des carnassiers », Le Monde, 22 avril 2026, p. 4.

[6] Marc-Olivier Bherer (propos recueillis), Laura Field : « Aux États-Unis, la radicalisation de la droite se poursuit, Le Monde, 23 avril 2026, p. 28.

[7] Paul Magnette, Si Trump était vraiment convaincu de sa supériorité, passerait-il tant de temps à diviser les Européens ?, Le Monde, 18 février 2026, p. 26.

[8] Piotr Smolar, L’idylle entre Trump et les influenceurs virilistes est terminée, Le Monde, 18 février 2026, p. 28.

[9] Stéphane Foucart, Climat l’entreprise de démolition de Trump qui abroge une réglementation-clé, Le Monde, 14 février 2026, p. 1 et 7.

[10] Trump au charbon, Le Canard enchaîné, 18 février 2026, p. 2.

[11] Idris Fassasi, La décision de la Cour suprême jette une lumière crue sur l’état de la démocratie aux États-Unis, Le Monde, 7 mai 2026, p. 25.

[12] Nicolas Chapuis, Droits de douane : un camouflet pour Donald Trump, Le Monde, 22-23 février 2026, pp. 1-2.

[13] Claire Gatinois/Louis Imbert, Nucléaire iranien : le blues des « gardiens de l’atome » français, Le Monde, 7 mai 2026, p. 4.

[14] Anne Dujin (propos recueillis par), Steven Forti : « La défaite d’Orban est celle de l’internationale réactionnaire », Le Monde, 19-20 avril 2026, p. 21.

[15] Philippe Corcuff, Des confusions entre discours d’extrême droite et de gauche se développent au niveau international, Le Monde, 3-4 mai 2026, p. 27.

[16] Sarah Belouezzane, En 2025, plus de la moitié des actes antireligieux étaient antisémites, Le Monde, 14 février 2026, p. 14.

[17] Marie-Estelle Pech/Ève Szeftel (propos recueillis par), Aurore Bergé : « Être traité de ‘génocidaire » en France parce qu’on est juif en France, c’est devenu l’insulte à la mode », www.marianne.net , 12 février 2026.

[18] Abraham Chicheportiche, Quand Israël dérange l’ordre du monde, www.tribunejuive.fr , 14 avril 2026.

[19] Collectif de responsables associatifs, « Vingt ans après la mort d’Ilan Halimi, la société française n’a pas pris conscience de l’ampleur de l’antisémitisme », Le Monde, 13 février 2026, p. 23.

[20] Louise Couvelaire, Macron dénonce « l’hydre antisémite », Le Monde, 15-16 février 2026, p. 7.

[21] Christophe Ayad/Soren Seelow, Terrorisme islamiste : le défi du suivi des détenus, Le Monde, 18 février 2026, p. 13.

[22] Youness Bousenna, Une chercheuse du CNRS qui embarrasse le monde académique, Le Monde, 14 février 2026, pp. 26-27.

[23] A.-S. M., Des orateurs sans filtre, Le Canard enchaîné, 18 février 2026, p. 1.

[24] Collectif d’universitaires, En appelant à la démission de Francesca Albanese, les autorités françaises fragilisent les mécanismes onusiens, Le Monde, 18 février 2026, p. 27.

[25] Fabien Escalona/Pauline Graulle, Attaquée par la France, Francesca Albanese est menacée dans son poste à l’ONU, www.mediapart.fr , 13 février 2026.

[26] Anne-Sophie Mercier, Ali Khamenei. Le bourreaucrate à turban. Plus le chef religieux iranien craint d’être renversé, plus il réprime avec férocité tous ceux qui réclament son départ ou osent simplement le contrarier, Le Canard enchaîné, 18 février 2026, p. 7.

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