Les empires, les religions et l’avenir des nations (3) – Chronique 167

Août 1, 2022 | Chemins et distances | 0 commentaires

 

Expliquant l’histoire des empires dans un précédent ouvrage (1), Gabriel Martinez-Gros avait souligné que la théorie khaldounienne de l’Empire butait sur l’histoire de l’Europe, telle qu’elle se déroule après la chute de la Rome antique.

C’est en effet dans l’opposition à toute forme d’empire que s’affirme peu à peu une nouvelle structure politique, monarchique et royale, incarnée par un prince du pays, non par un conquérant étranger à la tête d’une ‘asabiya imposant son ordre guerrier aux populations soumises. Il n’y a pas de Mameluks ni de Janissaires en France… Le roi de France, qui est désigné selon la règle de droit, organise son armée avec la noblesse locale et les milices communales comme on le voit à Bouvines, il bat monnaie et dispose de ses propres ressources fiscales, il va affronter longuement les féodalités nobiliaires pour faire prévaloir le principe d’unité…

C’est ainsi que se dessine une nouvelle réalité étatique, proto-nationale avant la Révolution française puis nationale, qui refuse la domination impériale et qui affirme la pleine indépendance de son territoire. L’invention de l’Etat national procède du conflit avec l’Eglise, qui s’érige en puissance temporelle à la traîne de l’Empire romain. Le catholicisme se forge dans la lutte contre les hérésies et manque sa visée universelle après le schisme de 1054 entre les églises d’Orient et les églises d’Occident. Il engendre aussi sa propre contestation selon une dialectique explicitée par Marcel Gauchet : l’affirmation du primat du spirituel suscite l’autonomie du temporel en raison de la dogmatique chrétienne ; puisque le Dieu des chrétiens n’est pas au sommet de la Création mais absolument autre, “il y a place pour une autorité prêtant corps et forme à la légitimité autonome et à la validité intrinsèque de l’ordre terrestre” (2).

Alors que les chrétiens des premiers siècles faisaient fond sur le sentiment d’impuissance politique et enseignaient le détachement, loin des affaires du monde, l’Eglise est prise au piège de la libido dominandi, de la volonté de puissance qui est toujours volonté de toute-puissance. Gabriel Martinez-Gros retrace cette histoire qui est celle des échecs de toutes les tentatives de restauration impériale (3). Le couronnement de Charlemagne à Rome, en 800, comble les vœux de l’Eglise mais, 43 ans plus tard, le traité de Verdun marque l’éclatement de l’Empire carolingien. Fondé en 962 par Otton Ier, le Saint-Empire romain germanique ne se définit comme tel, en 1254, qu’au moment où il se signale par son incapacité à exercer une véritable puissance impériale.

La papauté tente pour elle-même l’aventure impériale, sous la forme d’un césaropapisme qui était voué à l’échec pour une raison que Bernard Bourdin a fortement soulignée : l’Église se situe dans le mouvement de l’histoire humaine, qu’elle est chargée de bouleverser par l’annonce d’un royaume qui n’est pas de ce monde. La médiation ecclésiale, à l’image d’un Christ médiateur entre Dieu et les hommes, est forcément instable puisque l’Église s’inscrit dans l’histoire selon un au-delà de l’histoire (4). L’instabilité de cette médiation se lit dans le conflit des théologies médiévales, dans la mésaventure des Croisades lancées pour libérer le tombeau du Christ et qui aboutissent à la création en 1204 de l’Empire latin de Constantinople (5).

Les sanglantes croisades menées par les Chevaliers teutoniques dans les pays de la Baltique, le rôle de l’Eglise dans les guerres de Religion et le soutien de la Papauté à l’impérialisme habsbourgeois, la bénédiction de la “croisade” franquiste et la reconnaissance du gouvernement de Vichy figurent parmi les plus frappantes des interventions des détenteurs du magistère spirituel dans le domaine temporel. En tous domaines, cette volonté de domination directe ou indirecte a été mise en échec. Aujourd’hui, ce n’est plus que dans l’adhésion aux vues de l’Union européenne que les nostalgies impériales de l’Eglise romaine se font encore remarquer. La fin des guerres de Religion, l’avènement de l’Etat absolutiste puis la formation des nations modernes ont marqué l’affaiblissement de la puissance religieuse. L’échec des projets impériaux du XXe siècle couplés avec des idéologies totalitaires n’a pas favorisé les interventions temporelles du magistère romain, malgré le spectaculaire “moment Jean-Paul II”. Nous assistons au contraire à la sortie de la religion annoncée par Marcel Gauchet comme fin de la structuration religieuse de la société.

Je ne reviens pas sur ces événements, que Gabriel Martinez-Gros étudie attentivement, pour amorcer le débat sur les perspectives qu’il trace dans la dernière partie de son livre et qu’il résume ainsi : “De même que révolutions démocratiques, guerres et accumulation sédentaire des populations et des richesses furent contemporaines tout au long des XIXe et XXe siècle, de même arrivent aujourd’hui ensemble le vieillissement, le ralentissement de l’économie dont on observe les signes depuis quelques décennies, la résurgence de poches bédouines qui promettent des formes de gouvernement impérial, le recul de la démocratie et de la décision politique dans la cité, et enfin, par voie de conséquence, l’essor d’une nouvelle sensibilité religieuse”.

Autant de constats qui méritent examen.

(à suivre)

***

(1) Gabriel Martinez-Gros, Brève histoire des empires, Comment ils surgissent, comment ils s’effondrent, Le Seuil, 2014. https://www.bertrand-renouvin.fr/vie-et-mort-des-empires/

(2) Marcel Gauchet, Le désenchantement du monde, Une histoire politique de la religion, Gallimard, 1985, p. 219.

(3) Gabriel Martinez-Gros, La traîne des empires, Impuissance et religions, Passés/Composés, 2022. Cf. sur ce blog mes chroniques 165 et 166.

(4) Bernard Bourdin, Le christianisme et la question du théologico-politique, éditions du Cerf, 2016. https://www.bertrand-renouvin.fr/religion-mediation-et-modernite-selon-bernard-bourdin/

(5) Gabriel Martinez-Gros, De l’autre côté des croisades, L’Islam entre croisés et Mongols, XIe – XIIIe siècle, Passés/Composés, 2020. https://www.bertrand-renouvin.fr/lislam-entre-croises-et-mongols/

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Partagez

0 commentaires

Soumettre un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.