L’effondrement de l’Union soviétique n’a pas marqué la victoire des occidentalistes, paladins d’un introuvable Occident, mais le début d’une crise des sociétés démocratiques qui s’aggrave sous nos yeux. Après la fin de la guerre d’Ukraine, l’Europe sera une fois de plus à reconstruire selon des réflexions et des projets nouveaux.

Ceux qui se demandent si Natalia Routkevitch soutient Vladimir Poutine contre le camp du Bien, ou si elle condamne cette figure du camp du Mal, en seront pour leurs frais. Le livre (1) que publie cette journaliste, née à Moscou et devenue parisienne, n’est pas une prise de parti et se tient à l’écart de tout manichéisme. Il s’agit d’une réflexion politique, riche en références historiques, qui vise à détruire les clichés sur l’immense territoire rejeté une nouvelle fois hors de l’Europe, à dissiper les illusions que l’Union européenne entretient sur elle-même et à nous faire découvrir des intellectuels et des chercheurs russes que l’élite des médias veut résolument ignorer.

Les anathèmes sur la dictature poutinienne, le “retour de l’Union soviétique” et les nouvelles agressions impérialistes que préparerait le Kremlin ne relèvent pas seulement de la propagande de guerre. Ce bellicisme d’atmosphère conduit l’Union européenne, qui se présente comme l’Europe tout entière, à se donner une nouvelle identité par opposition radicale à la Russie et à tenter, par ce biais, de réaffirmer son unité.

Contre les indignations faciles, dans un sens ou dans l’autre, Natalia Routkevitch nous invite à redécouvrir les mouvements dialectiques d’une histoire européenne tissée d’alliances et de conflits. L’Europe profondément marquée par le catholicisme romain a, par exemple, résolument ignoré, et parfois combattu, Constantinople et la civilisation byzantine dont la Russie s’est proclamée l’héritière. Le thème de la défense de l’Occident chrétien, cher à la droite du siècle dernier, s’est développé dans le mépris systématique du christianisme orthodoxe.

De l’URSS à la guerre. – L’Union soviétique a été dénoncée comme le produit monstrueux du “marxisme oriental” alors que le marxisme est une pensée ouest-européenne dont il a été tiré une idéologie totalitaire. Celle-ci ne résume pas à elle seule la société soviétique. Natalia Routkevitch explique que l’Union soviétique est aussi une fille des Lumières, qui a développé une véritable religion du progrès scientifique et technique et organisé la diffusion massive du savoir par l’éducation généralisée. N’oublions pas non plus que la culture soviétique, effectivement égalitaire, reconnaissait les langues et les cultures des Républiques socialistes et diffusait largement les œuvres étrangères, tout particulièrement françaises. À la mystique du progrès entretenue par le Parti et à la culture de masse s’ajoutait le souvenir sacralisé de la Grande Guerre patriotique.

Que cela plaise ou non, il faut comprendre que la majorité des citoyens soviétiques n’a pas souhaité la disparition de l’URSS mais une libéralisation maîtrisée et le maintien de sa puissance géopolitique. Les occidentalistes ont au contraire salué l’effondrement de l’Union soviétique comme une victoire du Bien contre le Mal puis vendu un “passage à l’économie de marché” qui a engendré d’innombrables violences et promis une non-extension de l’Otan à un Gorbatchev qui, croyant avoir affaire à des gentilshommes, n’a pas exigé de document écrit. L’idéalisation de l’Occident par les Soviétiques coûte cher à la Russie contemporaine, qui se voit encerclée et retrouve son vieux réflexe obsidional.

 “L’opération militaire spéciale” fut une erreur magistrale, payée de années d’une guerre qui était évitable. Sans préjuger de son issue, il faudrait voir la guerre d’Ukraine comme une crise européenne qui devrait être résolue par une négociation entre les puissances européennes. L’affrontement russo-ukrainien, qui prolonge une guerre civile commencée en 2013 à Kiev, est au contraire vécu par les élites ouest-européennes comme une guerre à l’américaine, celle du Bien contre le Mal, de la Démocratie contre la barbarie russe, l’Ukraine étant le fer de lance de cette nouvelle croisade.

La fiction européiste. – Natalia Routkevitch s’appuie sur de solides références pour établir que le discours belliqueux d’une “Europe” réduite aux dimensions de l’Union européenne procède d’une fiction auto-entretenue par les élites de ses États membres, dans l’indifférence ou l’hostilité des populations auxquelles les thèmes occidentalistes sont imposés.

Le récit européiste est parfaitement résumé par Josep Borrell, alors vice-président de la Commission européenne et Haut représentant de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité. Dans un discours prononcé devant l’Académie diplomatique européenne, en octobre 2022, cet éminent personnage a cru bon de décrire l’Europe de l’Ouest comme “un jardin” où “tout fonctionne” car c’est “la meilleure combinaison de liberté politique, de prospérité économique et de cohésion sociale que l’humanité ait pu construire…” Face à ce jardin, “la majeure partie du reste du monde est une jungle, et la jungle pourrait envahir le jardin”.

Telle est la vision explicite des élites européistes, qui affirment se préparer à une guerre avec la Russie sans être capables de s’en donner les moyens. Elles se contentent de prendre des postures martiales pour tenter de donner une nouvelle identité à leur “Europe” divisée, appauvrie et menacée de marginalisation. Après la mythologie pauvre du “Grand Marché” conçu comme une sortie de l’Histoire dans la globalisation, voici le récit d’une guerre de civilisation qui opposerait l’Europe libérale et démocratique campée sur ses “valeurs” à la Russie impérialiste resoviétisée. Le logiciel impérial décrit par Jean-Robert Raviot (2) produit ses propres fictions mais ce qui est désigné à Moscou comme un “Occident collectif” ne parvient pas à rendre compte de ses “valeurs”. Confrontée aux populismes engendrés par le néolibéralisme, travaillée par des courants idéologiques qui ruinent son discours sur les Lumières, l’Union européenne se voit privée de son protecteur américain – qui risque de régler le conflit ukrainien par entente directe avec la Russie – et ne veut pas reconnaître que ses structures sont étrangères à la démocratie. Le constat serait désespérant si Natalia Routkevitch ne discernait pas, en Russie, les signes annonciateurs d’une nouvelle perestroïka qui devrait intéresser tous ceux qui préparent la reconstruction des nations ouest-européennes et un nouveau concert des États du continent.

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(1) Natalia Routkevitch, Le recommencement de l’Histoire, D’une pérestroïka à l’autre, Éditions Franz Fanon, février 2026.

(2) Jean-Robert Raviot, Le logiciel impérial russe, L’Artilleur, janvier 2024 et notre entretien avec l’auteur dans Royaliste n° 1276, 7 avril 2024.

Article publié dans le numéro 1330 de « Royaliste » – 8 octobre 2026

 

 

Brtrand, les manifestations pro-eurpoéennes place Maïdan ont démarré en novembre 2013, c’est le début de cette guerre civile non?

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