Non, les complotistes ne sont pas fous ! Ce ne sont pas non plus des idiots. Les explications pathologiques manquent de pertinence et le plus averti des scientifiques peut adhérer à des thèses simplistes dans d’autres domaines que le sien. La déraison complotiste n’est pas sans raisons.

Pour appréhender le phénomène complotiste, le plus simple est de se jeter dans le bain – en l’occurrence par immersion dans le flux des réseaux sociaux. Rédacteur en chef de la revue Cité qui consacre un substantiel dossier au complotisme (1), Pierre-Henri Paulet nous guide sur Twitter devenu X et fait découvrir à ceux qui ne le fréquentent pas le “royaume de l’ultracrépidarianisme”, cette manie proliférante qui consiste à donner son avis sur ce qu’on ignore. Les pourfendeurs de vaccins y croisent les dénonciateurs du monstre sioniste et il est assez drôle de voir un journaliste patenté et une dame réputée pour son expertise sur la Russie reprendre et diffuser une rumeur sur la mort de Poutine en la qualifiant comme telle – juste pour communiquer un petit frisson de plaisir.

Cette anecdote sur l’inconscient journalistique illustre l’un des attraits du complotisme, que souligne Sebastian Dieguez : la véracité du récit importe moins que l’assurance qu’il donne. On se sent bien dans la théorie complotiste, loin de la masse moutonnière des ignorants. Nous avons affaire à une attitude, à un style de vie, aussi éloigné de la croyance religieuse que de l’engagement militant. Il n’y a pas d’espérance chez le complotiste, qui se satisfait d’une dénonciation – par exemple de la rotondité de la terre ou de l’efficacité du vaccin. Il n’y a pas non plus d’engagement dans une lutte selon des objectifs atteignables en termes de victoires électorales ou de conquêtes sociales.

Ces remarques sur le comportement des complotistes ne doivent pas conduire à les analyser selon des critères psychiatriques. Ceux-ci n’expliquent rien parce que les traits paranoïaques, par exemple, peuvent être aussi bien rangés parmi les causes du complotisme que recensés comme conséquences. Il faut donc élargir le champ des investigations et c’est Jérôme Grondeux (2) qui nous permet, au cours de son entretien avec Ella Micheletti, de prendre toute la mesure du phénomène.

Sous sa forme moderne, le complotisme apparaît au début de la Révolution française lorsque certains révolutionnaires dénoncent un “complot aristocratique” . Puis les luttes entre factions seront riches d’accusations mutuelles sur les manœuvres ourdies dans l’ombre. Les contre-révolutionnaires ne sont pas en reste : la dénonciation du “complot maçonnique” a été l’une des obsessions de la droite réactionnaire, dont on trouve encore des traces aujourd’hui. Il est inutile d’insister sur les tragiques conséquences du discours de l’extrême droite sur le “complot juif”… Cependant, le complotisme contemporain se signale par de fortes différences. Il prend naissance après les attentats du 11 septembre aux Etats-Unis, se signale par un effort de théorisation et se diffuse sur le mode de rumeurs massivement amplifiées par les réseaux sociaux, qui commencent alors leur prodigieux développement. Quant à cette diffusion, Jérôme Grondeux distingue cinq facteurs de plus ou moins grande importance :

La sensibilité au paranormal, qui conduit à chercher le mystère qui se cacherait derrière tout événement. On peut alors s’attribuer un statut d’initié. Le caractère massif du complotisme relativise ce facteur, car le goût du mystérieux est minoritaire.

Le faible niveau de connaissance scolaire conduit à accepter sans examen des thèses simplistes. Là encore, il importe de relativiser. L’effet Dunning-Kruger pointe l’attitude de véritables savants qui, hors de leur domaine de recherche, prennent pour argent comptant des assertions non-vérifiées dans des domaines qui ne relèvent pas de leur compétence.

La radicalité politique ou politico-religieuse, dès lors qu’elle interprète le cours du monde en termes manichéens.

La défiance à l’égard des institutions, qui se manifeste depuis plusieurs décennies dans l’ordre politique sous la forme d’une crise de la représentativité démocratique et d’un rejet de la “gouvernance”. Lors de la pandémie de Covid-19, cette défiance a fortement touché les institutions scientifiques et ce rejet global des autorités établies a favorisé le rejet de la vaccination.

La société de l’information, dont le complotisme est l’expression pathologique. Mise en spectacle d’informations non hiérarchisées, manichéisme des analyses, occultation de certains faits, biais idéologiques : la communication radio-télévisée engendre en réaction d’autres simplismes. On voit ces temps-ci de vertueux censeurs de l’atlantisme médiatique gober la propagande russe et d’autres ou les mêmes, ennemis jurés du sionisme, accorder tout crédit aux communiqués du Hamas. Il en résulte un effrayant chaos informationnel, qui favorise le discrédit de toute parole publique.

Comme les procès en populisme, les accusations de complotisme volent bas. Le monde n’est pas, ne sera jamais transparent. Il y a des négociations et des accords secrets. Il y a des ententes discrètes entre firmes industrielles et des pactes conclus entre financiers. L’enquête journalistique est faite pour dévoiler la nature et la portée de ces tractations, loin des romans qu’on écrit sur le rôle du club Bilderberg. L’accusation de complotisme relève alors de l’intimidation, afin de disqualifier les enquêteurs trop curieux.

Dans le domaine de l’action politique, la radicalité militante peut certes conduire à des interprétations paranoïaques : si nous échouons, nous les porteurs de vérité, c’est que la puissance de l’ennemi est diabolique et qu’il a juré notre perte… On se dispense ainsi de toute autocritique. Les projets de transformation en profondeur de la société ne s’en trouvent pas condamnés, dès lors qu’ils résultent d’analyses multiples, qu’ils sont présentés de manière cohérente et qu’ils restent soumis au débat.

La voie est étroite et nous sommes tous exposés aux délires interprétatifs. Réfléchir sur le complotisme relève par conséquent d’une indispensable précaution méthodologique.

***

1/ Le complot contre la pensée, Revue Cité, numéro 4, 2eme semestre 2023. Dans ce même numéro, on retrouve avec plaisir Philippe Arondel, Aloïs Lang-Rousseau, David Cayla et Frédéric Farah.

2/ Cf. Jérôme Grondeux, Le phénomène complotiste, Presses universitaires Blaise Pascal.

Article publié dans le numéro 1270 de « Royaliste » – 13 janvier 2024

 

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1 Commentaire

  1. Franck Boizard

    Tous les « anti-complotistes » veulent juste d’afficher leur complexe de supériorité bourgeois vis-à-vis des gueux, qui, évidemment, croient n’importe quoi.

    Ce n’est pas aux bourgeois que ça arriverait, de croire n’importe quoi, par exemple de croire qu’il y a un complot russe pour faire élire Trump.

    Oui, il y a certes des gens qui croient n’importe quoi mais ça ne dépend pas du niveau scolaire, ça dépend du jugement et de la solidité psychologique. Et même ces gens qui croient n’importe quoi, sont-ils monolithiques ? Ont-ils toujours tort ?

    Il n’y a aucune classe supérieure qui détiendrait la Vérité, et surtout pas la classe des experts. Un expert est quelqu’un capable d’expliquer à l’infini pourquoi il s’est trompé ou qu’il ne s’est pas vraiment trompé, qu’on l’a mal compris, rien de plus.

    Complotisme et anti-complotisme sont deux faces de la même paranoïa.

    Rien ne soulage personne du lourd devoir de penser par lui-même et, si bon lui semble, de convaincre autrui.