Le chaos dont nous discernions l’esquisse dans notre précédent numéro s’installe avec une vitesse surprenante. La faute à l’impuissance brouillonne d’une gouvernance tentée par l’autoritarisme. Marine Le Pen croit que l’affaire est dans la poche. Pourtant, les jeux ne sont pas faits.
Les médias reprennent sans plus d’examen l’image d’une France en flammes, qui serait la grande malade de l’Europe. C’est ne pas vouloir voir que le puissant mouvement social déclenché en septembre par les lycéens s’inscrit dans une large contestation européenne, qui trouve son dynamisme dans la jeunesse.
Ignorées par les chaînes françaises, les images des manifestations en Italie, en Espagne, au Portugal, en Albanie, en Grèce, en Serbie, nous sont familières. Cortèges joyeux, chants et slogans pour de meilleures études et contre la vie chère, heurts violents avec la police. Après les échecs de Podemos et de Syriza, une nouvelle génération fait son apprentissage dans la lutte.
Le cas de l’Italie est particulièrement intéressant. Les manifestations, les violences et les pillages qui ont eu lieu à Milan font directement écho aux événements que nous vivons. Et Giorgia Meloni, qui a réalisé ce que Marine Le Pen voudrait faire, n’a d’autre réponse que l’envoi de cinq cents militaires à Milan et l’annonce d’une législation encore plus répressive. La brillante présidente du Conseil italien n’est là que pour maintenir l’ordre néolibéral, avec comme prétexte la dénonciation de l’immigration et de l’ultragauche. Marine Le Pen se prépare à jouer le même rôle, et c’est bien pour cela qu’elle a été choisie par Éric Ciotti et ses petits camarades.
Il est vrai que le gouvernement français apporte à Marine Le Pen une aide des plus efficaces par sa gestion erratique du maintien de l’ordre. Le ministère de l’Intérieur a sous-estimé l’ampleur des manifestations du 17 octobre. Faute d’avoir mobilisé les 60 compagnies de CRS comme les 6 et 13 octobre en ignorant les avertissements du Renseignement territorial, les unités plus ou moins bien commandées sur le terrain ont été débordées. Incendies et pillages ont effacé à la télévision les manifestations pacifiques et les revendications.
Comme d’habitude, les commentateurs qui ne vont jamais observer les cortèges et divers politiciens ont évoqué une « insurrection » et même la « guerre civile ». Cette production insensée de fantasmes est dangereuse dans la mesure où elle vient encore alourdir le climat. Le 17 octobre fut une journée d’émeutes accompagnées de pillages. C’est gravissime mais cela n’a rien à voir avec une insurrection, qui suppose une préparation méthodique et des opérations concertées de prise du pouvoir. Et ce n’est pas parce que des commerçants parlent de s’armer que nous allons entrer en guerre civile – ce qui suppose des mobilisations et des opérations concertées ainsi que de fortes ingérences étrangères. Nous sommes au contraire dans un état de guerre néolibérale de tous contre tous, dans laquelle les pulsions sont soigneusement cultivées par la publicité.
Dans cette situation, la tentation autoritaire devient de plus en plus explicite. Ainsi, dans son allocution du 19 octobre, Emmanuel Macron s’est attribué le droit de désigner les organisations syndicales comme seules « légitimes » pour manifester, tout rassemblement sous une autre égide étant interdit. Or aucune autorité étatique n’a le droit de faire un tel tri, selon une définition inexistante de la « légitimité » à manifester – le seul critère en la matière étant le trouble à l’ordre public, qui est soumis à l’appréciation du juge administratif.
Cette tentation autoritaire s’exprime en même temps que des aveux réitérés d’impuissance, d’abord devant les pillages, ensuite à l’égard des commerçants priés de recourir à des sociétés privées de protection. Ceci dans le mépris ou l’oubli du droit à la sûreté proclamé à l’article 2 de la Déclaration de 1789… Venus de la droite « libérale », les appels à interdire La France insoumise, aussi stupides et inopérants que ceux naguère lancés contre le Front national, sont une autre expression de la tentation autoritaire qui sévit au sein de l’oligarchie.
L’attentat raciste commis à Trappes le 23 octobre est venu ponctuer de manière sanglante le chaos ambiant, sans que le président de la République, oubliant les attentats de Toulouse et Paris contre des Français de confession juive, soit parvenu à trouver les mots justes que la Nation attendait. On aimerait que les influenceurs d’extrême droite qui opèrent depuis des années sur CNews et dans les médias du groupe Bolloré en viennent à mesurer la portée, littéralement odieuse, de leurs propos.
Les manifestations du 24 octobre, avec leur lot d’interdictions locales, ont donné lieu à un très vaste déploiement de forces de maintien de l’ordre. Ce dispositif renforcé était nécessaire, mais le recours à l’Armée pour garder des points sensibles ne l’était pas. Nos troupes sont faites pour s’entraîner en vue de la guerre, elles ne sont pas formées au maintien de l’ordre, qui relève d’une autre logique, non-meurtrière. Il serait judicieux, à l’avenir, de maintenir les militaires dans leurs missions spécifiques au lieu de s’en servir comme moyen d’intimidation.
Il est une autre intimidation qui s’affiche dans la presse de droite : celle qui consiste à agiter la menace des « marchés financiers ». Il est ouvertement publié que la victoire de Jean-Luc Mélenchon provoquerait une tempête financière qui l’empêcherait d’appliquer son programme. Marine Le Pen, qui a compris depuis longtemps qu’elle pouvait tomber sous le coup de la même menace, donne et donnera tous les gages de conformisme néolibéral. Cela commence à se voir et le durcissement du mouvement social dans les prochaines semaines pourrait creuser le fossé entre le populisme et la révolte populaire.
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Article publié dans le numéro 1331 de « Royaliste » – 25 octobre 2026
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